RMC

Boucher, je suis abattu quand je vois les vidéos de L214

-

- - AFP

Mardi, l’association L214 a dévoilé une nouvelle vidéo choc, dans un élevage de poulets en Vendée. Récurrentes, ces séquences en viennent à dégoûter certains clients au moment d’acheter de la viande. Gilles Dumesnil, artisan-boucher à Yvetot (Seine-Maritime), raconte le travail de pédagogie qu’il doit mener avec sa clientèle pour se différencier de ces pratiques barbares.

Gilles Dumesnil est artisan-boucher à Yvetot (Seine-Maritime). Il est aussi président de la Maison des bouchers de Seine-Maritime et secrétaire de la Confédération nationale de la boucherie-charcuterie traiteurs.

"Je ne dirais pas que ces vidéos nous impactent vraiment. Mais ça ne nous fait pas non plus de publicité. Quand je vois ces vidéos, je suis désolé. Un peu abattu aussi. Je comprends ces dérives, ce sont celles de l’industrialisation. On ne tue plus de la viande, on tue de la marchandise. C’est de la camelote pour certains abattoirs. On a perdu le goût du produit noble, et du travail qui va avec.

Ma chance, c’est d’être installé en tant que boucher-abattant depuis 27 ans. J’ai un petit abattoir privé. Ce que je dis aux clients c’est que les images qu’ils voient viennent d’abattoirs industriels, et ce n’est pas ce qui se passe chez moi. J’ai vu un reportage il y a peu sur un abattoir qui faisait 80 bovins à l’heure. Mes clients je peux leur expliquer que les 80 bovins, je les fais en une semaine. C’est le cultivateur qui dépose sa propre bête à l’abattoir, c’est moi qui le réceptionne. Il y a un travail de communication entre l’éleveur, l’abattant, le boucher et en fin de compte le client.

Evidemment qu’il y a de l’abus. Mais ce sont des choses qui ne ressemblent pas vraiment à l’artisanat. Il y a de la maltraitance animale mais dans ces abattoirs-là il y a aussi de la maltraitance humaine. Le pauvre gars qui passe 1.000 cochons en une journée, il pète les plombs et il a des gestes déplacés. Il ne voit plus l’animal, il voit de la marchandise qui passe et il n’a plus aucun sentiment. Je ne cherche surtout pas à les excuser, c’est le système qui est comme ça.

"Chez moi, l’animal on en prend soin, vivant comme mort"

Mais du coup, on a un retour de certains clients dans nos boutiques. Ils ont envie de savoir d’où vient leur viande, si elle est bien française, où elle a été élevée, comment elle a été nourrie et maintenant comment elle a été abattue. Chez moi, l’animal on en prend soin, vivant comme mort. La viande dans notre frigo on la respecte. Même si l’image de la mort n’est jamais facile à faire voir.

Les gens ont envie de se faire plaisir avec de la viande. De n’en manger que de temps en temps mais d’en manger de la bonne. De savoir en fin de compte ce qu’ils mangent. Je ne cherche pas à faire du bio spécialement, mais je suis un grand défenseur de l’agriculture raisonnée. Il ne faut pas manger pour manger. Ou manger à cause du prix. Moi, la bête, je la vois naître et je la suis pendant trois ans.

J’ai 53 ans, ça fait 38 ans que je suis dans le métier. Le mode de vente a énormément changé. J’ai vu l’évolution: la vente en grande surface, la vente directe, le e-commerce. A Yvetot, une ville de 14.000 habitants, quand j’ai commencé, il y avait neuf bouchers. Il n’y en a plus que deux. Les parts de marché ont été étalé un peu partout. J’ai 10 salariés, ce n’est pas pour ça qu’on travaille mal, au contraire. Il faut aller vers la qualité, le dialogue, et faire voir qu’on travaille bien."

Propos recueillis par Antoine Maes