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"Expliquez-nous": l'esclavage moderne des livreurs à domicile

Nicolas Poincaré revient ce mardi sur le secteur de la livraison à domicile et ses livreurs qui commencent à s’insurger contre leurs conditions de travail.

On a beaucoup parlé de la possible disparition prochaine du métier de caissière, depuis l’ouverture à Angers d’un hypermarché sans personnel le dimanche après-midi. Des métiers disparaissent, pendant que d’autres se développent. Comme par exemple le secteur de la livraison à domicile. Sauf que les livreurs commencent à s’insurger contre leurs conditions de travail.

Il s’est passé au début de ce mois un épisode dérangeant, un des plus grands acteurs du secteur, Deliveroo, a fait savoir à ses coursiers que le tarif minimum pour une livraison à domicile allait passer de 4,50 à 2,7 euros. A partir de quand ? A partir du lendemain matin.

La décision a été prise à Londres, Deliveroo est une société britannique. L’explication, c’est une nouvelle politique tarifaire : baisser le tarif des petites courses, pour pouvoir augmenter le prix payé pour les courses plus longues.

Quel est ce monde où un employeur peut baisser ses tarifs de 40%, informer les premiers concernés par mail et sans préavis ?

Et l’entreprise explique que les livreurs ne devraient pas y perdre, en moyenne. Difficile de vérifier, parce que la mesure est entrée en vigueur en août, mois particulier avec peu d’activité.

Mais la question n’est pas là. La question c’est: quel est ce monde où un employeur peut baisser ses tarifs de 40%, informer les premiers concernés par mail et sans préavis ? Et les laisser sans interlocuteur, sans personne auprès de qui on peut se plaindre, si on n’est pas content. C’est ce qu’on appelle l’Uberisation du monde du travail, d’ailleurs Uber Eats est l’un des plus gros acteurs.

C'est possible car les livreurs à vélo ou à scooters ne sont pas des salariés mais des auto-entrepreneurs. Sur son site de recrutement Deliveroo vante la formule. "Flexibilité, indépendance, revenus attractifs". Mais du coup : pas de chômage, pas d'arrêts maladies, pas de congés payés, pas de mutuelle, pas de tickets resto. Pas d’assurance. Ou plus exactement une assurance les couvre s’ils renversent un piéton, mais pas si, eux se font renverser par une voiture.

Les procédures pour "salariat déguisé" commencent à se multiplier

Les procédures pour "salariat déguisé" commencent à se multiplier. Un tribunal de Madrid vient de condamner une plateforme à payer les cotisations sociales de 500 livreurs. Et en France la cour de cassation a donné raison à un livreur qui voulait faire requalifier son contrat. L’affaire n’est pas terminée, elle est renvoyée devant la cour d’Appel. Elle est suivie de près par les acteurs du secteur.

Au quotidien, ça se passe pas mal. D’abord pour les clients qui bénéficient de ces services qui n’existaient pas il y a quelques années, comme se faire livrer à la maison en 15 ou 20 minutes les plats de son restaurant préféré.

Ca se passe pas mal non plus pour les entreprises. Un secteur en progression de 20% par an depuis 3 ans, et des perspectives de croissance à deux chiffres jusqu’en 2026 au moins d'après les analystes. Il y a de gros investissements et de nouvelles spécialités qui surgissent, comme cette société qui livre dans les stades pendant les matchs, ou d’autres qui se concentrent sur les courses et les repas pour les personnes âgées. Bref, il y a de l’avenir dans la livraison.

On estime qu’ils sont environ 10.000 dans toute la France à exercer ce métier du XXIe siècle

Pour les salariés, que je suis allé les voir pour leur demander, lundi soir. Souvent ils se regroupent sur des places en attendant les appels, en l'occurrence je suis allé près le gare Montparnasse à Paris où ils sont très nombreux.

Premier constat, on a eu le temps de discuter parce qu’on était un lundi du mois d'août, donc c’était très calme. Deuxième constat, ils sont en grande majorité d’origine africaine, souvent sans papiers, donc ils travaillent au noir pour le compte d’un auto entrepreneur qui leur prend 10 à 15 % de ce qu’il gagnent. Tout le monde le sait, m’ont-ils expliqué, tout le monde ferme les yeux. Ceux que j’ai vu lundi soir était presque tous originaire du nord de la Côte d’Ivoire.

Combien gagnent-t-ils? Environ 300 euros par semaine, 1.200 par mois. En travaillant environ 10 heures par jour. Je leur ai demandé s’ils se sentaient exploités. Ils m’ont répondu: "Beaucoup moins que dans le bâtiment".

Bref c’est pas Zola, c’est pas la mine, la livraison de repas à domicile. Mais c’est cet univers, sans bureau, sans collègues, sans protection, sans patron identifié avec juste un téléphone et une application qui vous dit ce que vous devez faire. On estime qu’ils sont environ 10.000 dans toute la France à exercer ce métier du XXIe siècle.

Nicolas Poincaré