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On peut dire que Bruxelles a sauvé le vrai camembert de Normandie

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Depuis le 1er mai, les camemberts AOP de Normandie doivent être fabriqués à hauteur de 50% avec du lait de vaches normandes. Une première étape pour les producteurs de "camembert de Normandie", une appellation d'origine protégée (AOP), qui s'estiment victimes de concurrence déloyale de la part des industriels et de leurs camemberts "fabriqués en Normandie". Mais aussi une bonne nouvelle pour le consommateur, rappelle sur RMC.fr Patrick Mercier, éleveur de vaches normandes et producteur de "camembert de Normandie".

Patrick Mercier est éleveur de vaches normandes et producteur de camembert bio et AOP (appellation d'origine protégée) de Normandie, à Champsecret, dans l'Orne. Il emploie 8 personnes pour une production de 800 camemberts par jour, à partir du lait de son cheptel de 90 vaches. Il est également président de l'organisme Camembert de Normandie.

"Il y a aujourd'hui deux types de camembert. D'abord le 'camembert de Normandie', une appellation d'origine protégée (AOP) respectant un cahier des charges stricte qui impose de réaliser un fromage à base de lait cru provenant à 50% de vaches normandes, nourries par du fourrage provenant de la ferme et produit dans le Calvados, l'Orne ou la Manche. Et il y a le camembert 'fabriqué en Normandie'. Mais c'est une tromperie pour le consommateur, sur le dos duquel les deux grands groupes industriels qui le produisent se font de l'argent. On croit acheter un camembert d'appellation d'origine parce qu'il y a marqué 'de Normandie' sur l'emballage.

Et les producteurs qui fabriquent du lait pour cette tromperie ne sont pas payés plus pour autant. Il faut que ça s'arrête, on trompe le consommateur et on n'améliore pas le quotidien des producteurs de lait. Ça paraît très proche: camembert de Normandie, camembert fabriqué en Normandie. Alors qu'il y a un écart énorme, sur la recette et sur les conditions de production de lait. Et pour nous, producteurs de vrais camembert de Normandie, c'est une concurrence déloyale.

"Ça n'a rien à voir au niveau du goût"

L'écart a grandi entre le lait standard, qui s'est industrialisé et qui est issu de vaches qui ne sortent quasiment plus des étables, et les conditions d'appellations d'origines où les vaches normandes sont dans les prés et pâturent de l'herbe toute la journée. Ça n'a rien à voir au niveau du goût. Les conditions de transformations sont différentes. Dans le camembert d'usurpation – le 'fabriqué en Normandie' – le lait est pasteurisé, il est concentré avant la fabrication du fromage. On est dans du process très industrialisé.

Alors que pour les produits d'appellation d'origine, c'est tout le contraire: on met en ambiance (sic) des fermes de culture traditionnelle, et on va transmettre cette ambiance au fromage via le lait cru. Toute l'ambiance de la ferme se retrouve dans le fromage.

"On tape trop sur Bruxelles"

Le système d'étiquetage - AOC, label rouge -, s'est fait au fil du temps. L'évènement majeur a été la reconnaissance des appellations d'origine protégée (AOP) par l'Union européenne, en 1992. Mais entre les délais d'application, la réécriture des cahiers des charges en 2007 pour renforcer la protection des appellations, puis un nouveau délai d'application… Tout ça nous mène à aujourd'hui, où enfin, Bruxelles interdit l'usage du terme 'fabriqué en Normandie'.

On peut dire que Bruxelles a sauvé le camembert de Normandie. J'estime pour ma part qu'on tape trop sur Bruxelles. Les échanges sont internationaux et les appellations d'origines sont un principe de mondialisation positive. On échange des produits différents et non-standard, empêchant de créer un marché où la seule condition serait le prix bas. Ça a plein de vertu: ça crée des emplois non délocalisables, ça assure la protection des paysages et de la biodiversité. C'est de l'écologie à l'état pur. On crée naturellement des protections des paysages et des savoir-faire."

Propos recueillis par Philippe Gril