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Succès du supermarché tenu par des agriculteurs: "Les gens veulent savoir qui cultive ce qu'ils achètent"

Un étal du supermarché Coeur Paysan, à Colmar.

Un étal du supermarché Coeur Paysan, à Colmar. - Coeur Paysan - Facebook

Alors que les États généraux de l'Alimentation, qui se poursuivent, tentent de faire en sorte que les paysans soient mieux rémunérés, un supermarché géré par des agriculteurs qui y vendent leur production cartonne. Créé il y a un an à Colmar, en Alsace, le supermarché Cœur Paysan réalise ses premiers bénéfices et fait des émules. RMC.fr a interrogé son président fondateur, Denis Digel.

Denis Digel est maraîcher et président de Cœur Paysan, un "supermarché" géré par des agriculteurs à Colmar en Alsace, où sont commercialisés les produits de 35 producteurs (fruits et légumes, miel, fromages…), sans intermédiaires et directement au consommateur. Ouvert depuis moins d'un an, le magasin est depuis peu bénéficiaire.

"Les consommateurs, qui veulent aujourd'hui se rapprocher des producteurs, nous tendent la main, et nous avons pris cette main tendue. Ce lien entre consommateur et producteur existe depuis toujours, bien avant la grande distribution, mais il devient de plus en plus fort.

Il y a un alignement d'étoiles inédit actuellement: le gaspillage alimentaire, la normalisation à outrance, la globalisation, la standardisation.... Quand tu entends qu'Amazon ou que Costco - numéro 2 du commerce aux Etats-Unis - font des propositions à Leclerc, à System U et Carrefour pour diffuser des produits frais… Quand on voit que le prix de l'oignon n'est plus de notre ressort mais d'un prix mondial… Que des produits font des milliers de kilomètres pour arriver sur nos étals… Les gens commencent à en avoir assez. Aujourd'hui, il y a un boulevard pour nous les producteurs, à condition que l'on s'organise.

"Pour le consommateur, le prix n'est plus la priorité"

C'est ce que nous avons fait, nous, petits producteurs de Colmar et des environs. On met en avant les hommes et les femmes qui font nos produits agricoles. On a des matières premières très nobles issues de terroirs divers. C'est ce savoir-faire qu'on essaie de mettre en avant à travers ce magasin. Et ça répond à une demande forte. Pourquoi ça marche? Parce que les gens veulent savoir qui cultive le produit qu'ils achètent, comment il est fait et d'où il vient. Le prix n'est plus la priorité. De plus en plus de gens se posent ces questions, notamment des jeunes parents ou des retraités qui ont le temps et qui ont été élevés dans la tradition culinaire française. On a des clients qui font trente kilomètres pour venir au magasin parce qu'ils apprécient les bons repas. 

On est dans la mode slow-food, les gens qui viennent prennent le temps, ne sont pas stressés. Ils découvrent et écoutent le producteur. Et pour nous, c'est super enrichissant, parce que le consommateur, qui a pourtant le choix partout, fait la démarche de venir chez nous. On est à notre place, on remplit notre rôle dans notre société, on nourrit nos concitoyens et ils en sont contents. Quand un consommateur vous dit merci pour la qualité de vos produits, ça vous met du baume au cœur. Parce que dans les circuits classiques, le consommateur est toujours loin de celui qui produit et c'est un manque.

"On gagne aussi un peu mieux notre vie"

On gagne aussi un peu mieux notre vie parce qu'on fixe notre prix, en fonction des volumes produits et des saisons. Certains producteurs n'ont également pas d'autres solutions que de faire ça vu le prix auquel on rachète leur production. Pour le consommateur, ce n'est pas moins cher. Mais la bonne alimentation a un prix. Des tomates vendues toute l'année à 1 euros, ça ne veut plus rien dire. Et puis il faut aussi être plus vertueux, donc si c'est plus 'vert', c'est plus cher aussi.

On savait qu'on ne prenait pas trop de risques en montant notre supermarché Cœur Paysan. Rapidement, 30 agriculteurs se sont joints au projet. Nous avons facilement obtenu des prêts bancaires et les élus nous ont soutenu, ou tout du moins n'ont pas fait obstacle à notre initiative. Tout le monde a cru au projet. Depuis on se structure pour organiser d'autres magasins, on a des demandes d'élus partout en France pour qu'on les accompagne à installer de telles structures. Ce sont des paysans des territoires qui s'investissent et qui se prennent en main, on vient avec notre savoir-faire pour les aider à monter leur projet.

"Ce type de supermarché, c'est la voie que trace la société"

Je pense que ce type de supermarché de vente direct entre producteurs et consommateurs, c'est une solution d'avenir. C'est en tout cas la voie que trace la société. Les magasins de producteurs ont du succès, on le voit. Il y aura toujours des 'premiers prix', mais nous avons une place à prendre. Qui mieux que nous peut faire ça? On est dans les territoires, on a du savoir-faire, ce n'est pas Amazon ou un supermarché qui pourra le faire. Les gens veulent nos produits donc il faut qu'on s'organise."

Propos recueillis par Philippe Gril