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Des centaines de milliers de mètres cubes de gaz gaspillés par une filiale d’Engie

Alors que les prix du gaz flambent et que le gouvernement demande aux Français de faire des efforts, une vidéo accablante et des témoignages recueillis par RMC prouvent que le principal fournisseur de gaz en France, Engie, rejette volontairement des centaines de milliers de mètres cubes de gaz dans l'atmosphère.

Un immense panache de gaz assorti d’un bruit assourdissant, comme un réacteur d’avion. C’est une vidéo inédite que RMC s’est procurée, tournée sur un des dix sites de Storengy, la filiale d’Engie qui stocke le gaz en France. Ce que l’on découvre sur les images s’appelle une mise à l’évent: des milliers de mètres cubes de gaz rejetés dans l'atmosphère lors d’une simple opération de maintenance.

Des salariés, que RMC a pu interroger, parlent d’une pratique courante, utilisée pour des questions de sécurité. Les équipes qui doivent effectuer des réparations sur les canalisations laissent le gaz s’échapper intentionnellement. Cela permet d’éviter tout risque d’explosion. Problème: une grande partie de ce gaz pourrait être récupéré selon un salarié parti récemment à la retraite, qui témoigne anonymement.

"C'est des milliers et des milliers de mètres cube qui partent aux petits oiseaux. La consommation d'un village en hiver est gaspillée en une seule fois."

"J’étais intervenu en disant que ce n’était pas possible. Ce gaz était en pression suffisante pour qu’on en récupère au moins les deux tiers et qu’on le remette sur le réseau. On disait à la direction 'on gâche du gaz' mais on nous répondait 'non, on gagne du temps et le temps c'est de l'argent'", explique-t-il.

Aberration écologique 

Une aberration économique mais aussi écologique car le gaz rejeté, du méthane, est un puissant gaz à effet de serre, au moins 30 fois plus polluant que le Co2. Un autre salarié, lui aussi parti récemment, raconte comment ces pratiques de l’entreprise l’empêchaient de dormir la nuit

"Je savais que c'était mal ce que je faisais. Le soir, je rentrais chez moi et je voyais les infos sur le réchauffement climatique, alors forcément la conscience travaillait beaucoup... C'est honteux de laisser faire ça. On parle d'urgence climatique mais l'entreprise ne parle pas d'urgence, elle parle de bénéfices", indique-t-il. 

Rien que pour cette filiale d’Engie, environ 2,5 millions de mètres cubes de gaz seraient ainsi "gaspillés" chaque année. De quoi chauffer des milliers de ménages. Sauf que ces pratiques ne sont pas isolées. C’est ce que pense Thomas Lauvaux. Ce chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement a récemment publié une étude sur d’immenses "fuites" de méthane issues de l’industrie gazière et pétrolière dans le monde. Selon lui, les témoignages des salariés de Storengy sont importants car ils prouvent que ces "fuites" ne sont pas accidentelles.

"Cela évite d'avoir à faire des dérivations, à capturer le gaz, on va vite, on ouvre les vannes, on répare, on referme, c'est très efficace. On perd des milliards de dollars chaque année parce qu'on perd le gaz et parce qu'on se crée des coûts en changement climatique. C'est un gaz réchauffant qui est très grave donc c'est vraiment une action climatique qui est terrible et absolument pas nécessaire. Ce sont des pratiques historiques qui doivent changer et on n'a toujours pas mis en place les régulations pour que ça change", détaille-t-il.

Des pratiques illégales? 

Depuis 2014, un arrêté impose aux entreprises de "prendre toutes les dispositions de leur ressort pour limiter les purges ou rejets à l’atmosphère de gaz à effet de serre". Mais à l’heure actuelle, aucune sanction n’existe pour celles qui ne respectent pas la loi, et il n’existe pas non plus de seuil d’émissions pour le méthane.

"On se moque du monde et malheureusement, le droit n'est pas respecté parce qu'il y a trop peu de sanctions en conséquence. Quelles sont les autorités judiciaires qui se sont saisies pour faire appliquer la loi ? Il n'y en a aucune. C'est ça qui est révoltant", réagit Maitre Pierre Farge, avocat pénaliste au barreau de Paris qui défend des lanceurs d’alerte dans le domaine environnemental.

De son côté, l’entreprise assure agir pour limiter au maximum ces mises à l’évent. "Nous travaillons sur des solutions avec les équipes pour développer des moyens techniques qui nous permettront de diminuer les émissions lors de ce type d'intervention. Notre première préoccupation, c'est que nos salariés travaillent en toute sécurité", explique Alain Caracatzanis, le directeur industriel de Storengy France.

Le ministère de l’Ecologie, sollicité par RMC, n’a pas exprimé de position officielle, et renvoie aux éléments de réponse de Storengy.

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Marie Dupin et Anne-Lyvia Tollinchi