RMC

"Expliquez-nous": pourquoi le mouvement de contestation en Algérie ne faiblit pas

-

- - RMC

Depuis février dernier, les algériens descendent dans la rue tous les vendredi, et ils étaient particulièrement nombreux vendredi dernier.

Ce qui se passe en Algérie en ce moment, ça s’appelle le Hirak. Hirak en arabe, c’est le “mouvement” et c’est un terme qui fait moins peur que “révolution”. Pourtant, c’est bien une révolution qui est en cours, depuis plus de 8 mois. 

Les manifestants réclament ce qu’ils l’appellent “l'indépendance”, façon de dire que pour eux, depuis l'indépendance de l'Algérie en 1962, le pouvoir a été confisqué par l’armée… Ce qui est vrai. Appeler la démocratie l'indépendance, il n’y a rien qui puisse être plus injurieux pour les généraux qui les dirigent.

Le plus puissant de ses généraux, c’est le chef d’état-major de l’armée, le général Salah. Celui qui est connu comme le colérique Ahmed Gaid Sala, presque 80 ans est le patron de l'armée, depuis 16 ans, c’est lui en fait qui dirige le pays. 

Il a longtemps soutenu Bouteflika, le vieux président impotent et muet qui régnait sur l'Algérie jusqu’au printemps dernier. Il l’avait même encouragé à se présenter pour un cinquième mandat, mais c’est justement cette déclaration de candidature qui a déclenché la révolution. Le général Salah a alors retourné sa veste et destitué Bouteflika pour faire nommer un président par intérim.

De nombreuses arrestations

Et puis il a cherché à donner des gages aux manifestants toujours plus nombreux de vendredi en vendredi. Il a fait arrêter, juger et condamner Saïd Bouteflika, le très corrompu frère du président sortant. Ce dernier a écopé de 15 ans de prison. En prison également Ahmed Ouyaya, ancien Premier ministre et deux autres anciens ministres. En prison également l’ancien patron des patrons, et deux frères considérés comme les hommes les plus riches du pays. Tous poursuivis pour corruption. 

Mais plus spectaculaire encore. Il a fait arrêter le général Médiène, alias Toufik. Celui qui a dirigé les services secrets pendant 25 ans. Toufik, c’est l’homme qui a fait peur à tous les Algériens. On baissait la voix lorsqu’on parlait de lui. Aujourd’hui un peu moins puisqu’il dort en prison. Il purge une peine de 15 ans ferme tout comme son successeur.

En faisant arrêter tous ces symboles du régime, en sacrifiant ses anciens amis, le général Salah espérait calmer la colère des jeunes, pouvoir organiser des présidentielles et maintenir l'armée au pouvoir. Mais jusqu'à présent ça n’a pas fonctionné du tout. 

Appels à boycotter les élections

En effet, les manifestants refusent ces élections présidentielles du 12 décembre notamment parce qu’ils ont trop vu de scrutins truqués. Par exemple les quatre dernières élections de Bouteflika.

Après son retrait en avril dernier, les présidentielles avaient été fixées au quatre juillet, mais personne ne s’est présenté. La date a été repoussée à septembre, puis finalement au 12 décembre prochain. Cette fois, 23 candidats ont postulé. Samedi, le Conseil constitutionnel a validé 5 candidatures. Dont trois qui font partie de “la bande” : "l’issaba". C’est-à-dire le clan Bouteflika.

Et l’un deux, c’est Ali Benflis, ancien Premier ministre, soutenu par... le général Salah. S’il gagne, rien ne changera, le chef d’état-major et les généraux n’auront aucun souci à se faire. 

L’annulation des présidentielles est donc la première revendication des manifestants. Ils veulent des législatives, une assemblée constituante, une nouvelle constitution. Bref la démocratie, qu’ils appellent l'indépendance.

Et le projet des manifestants, c’est de boycotter ces élections, massivement. Le slogan, c’est : "Le 12 décembre, personne ne sort". 

Le général Salah pour l’instant est sur une ligne dure. Il fait arrêter, ceux qui appellent au boycott, par exemple les administrateurs des pages Facebook. Il a aussi fait arrêter Lakdar Bourégaa, un ancien combattant de 86 ans qui l’avait critiqué dans une lettre ouverte. Depuis, des manifestants défilent avec des masques du vieil homme qui est en prison. Ce week-end, le général Salah a fait savoir qu’il n’entendait pas le libérer. Ça pourrait lui coûter cher.

Nicolas Poincaré