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Turquie: pourquoi Erdogan veut expulser 10 ambassadeurs dont celui de la France

Le président turc a annoncé ce week-end l’expulsion des dix ambassadeurs dont ceux de la France, de l'Allemagne et des Etats-Unis. C’est une crise diplomatique majeure entre la Turquie et le monde occidentale.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n'a visiblement pas peur de rompre ses relations avec ses partenaires les plus puissants. Il a annoncé au cours d’un meeting que les ambassadeurs de dix pays allaient être au plus vite être déclarés “persona non grata”. Ce qui signifie qu'ils devront immédiatement être rappelés par leur pays.

Recep Tayyip Erdogan est donc prêt à gravement se fâcher avec la France, ce qui n’est pas nouveau ni très grave parce que nous sommes déjà en très mauvais termes. Erdogan avait estimé qu'Emmanuel Macron devait se faire soigner.

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Plus surprenant, il se fâche aussi avec l'Allemagne qui est le premier partenaire économique de la Turquie. L’Allemagne qui est aussi le pays d’adoption de deux millions et demi de Turcs?

Erdogan se fâche aussi avec les Pays-Bas, pays qui est le premier investisseur étranger en Turquie. Il se fâche avec les Etats-Unis, son grand allié au sein de l’OTAN et premier fournisseur d’armes de l'armée turque.

Une sorte de suicide diplomatique?

Ce qui a provoqué cette colère, c’est un appel lancé la semaine dernière par ces dix pays occidentaux en faveur d’un opposant emprisonné. Il s’appelle Osman Kavala, il a 64 ans, il est la bête noire du président turc. C’est un milliardaire, très riche héritier, né à Paris qui a fait ses études en Angleterre et aux Etats-Unis. Il consacre une grande partie de sa fortune à promouvoir le dialogue avec les Kurdes, ce qui est insupportable pour Erdogan qui considère que tous les mouvements Kurdes sont potentiellement des terroristes. Il y a exactement quatre ans, Kavala est arrêté et emprisonné près d'Istanbul. Il a été jugé en 2020 pour tentative de coup d'État, mais à la surprise générale le tribunal l’a acquitté et il a été libéré.

Que s’est-il passé alors? Le soir même il a de nouveau été arrêté, accusé d’avoir participé à une autre tentative de coup d'État. Et depuis, il est en prison sans avoir été jugé. C’est pour prendre sa défense que 10 pays sont intervenus la semaine dernière en demandant sa libération. Et c’est cette intervention qu’Erdogan juge insupportable.

Le président turc accuse Osman Kavala d'être en lien avec Georges Soros, un mécène juif américain d’origine hongroise, qui finance des mouvements démocratiques en Europe. Georges Soros est détesté par le hongrois Viktor Orban, par le turc Erdogan et par quelques autres autocrates ainsi que par un certain nombre d’antisémites. Il se trouve que Kavala est issue d’une communauté turc qui vit près de la frontière grecque, et qui sont des juifs converti à l’islam il y a plus de 300 ans.

Que peut faire l'Europe face à cette provocation du président turc?

Pour l’instant, l'Europe et les Etats-Unis attendent qu’il officialise sa menace, car il n’a fait qu'annoncer l’expulsion au cours d’un meeting. Mais s’il va jusqu’au bout, les Européens, les Etats-Unis, le Canada seront forcés d’envisager des sanctions. Mais il faudra bien doser, parce que Recep Erdogan possède une arme de dissuasion massive. Les cinq millions de réfugiés qui se trouvent en Turquie. Il suffit qu’Erdogan ouvre la porte pour que des centaines de milliers d’entre eux parviennent à gagner l'Europe comme en 2015. Les Européens n’ont aucune envie de revivre cette crise migratoire et le président turc le sait.

Il sait aussi que son pays s’enfonce chaque jour un peu plus dans une crise économique. La Livre Turque a perdu la moitié de sa valeur et le chômage explose. Ce bras de fer diplomatique est aussi fait pour détourner l’attention des 80 millions de Turcs. 

Nicolas Poincaré