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César: "le cinéma français est cantonné à un milieu de gauche très parisien"

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Le septième art est à l'honneur ce vendredi soir lors de la 42e cérémonie des César. Des statuettes qui viendront récompenser les meilleurs films français de l'année. Un cinéma français souvent réputé "bobo" de gauche. Pas faux, estime Régis Dubois, historien du cinéma.

Régis Dubois est historien du cinéma, et auteur, entre autre, de Une histoire politique du cinéma (éditions Sulliver).

"Il y a une tradition de gauche dans le cinéma français mais aussi dans l'art et dans la culture en général. Dans le cinéma français, ça remonte au Front populaire. Si on prend Jean Renoir, le patron du cinéma français, il était compagnon de route du Parti communiste français. Cette tradition s'est notamment renforcée dans les années 60, avec Jean-Luc Godart et la nouvelle vague.

François Mitterrand et Jack Lang ont ensuite un peu officialisé l'union entre la gauche, la culture et le cinéma dans les années 80. Ce que j'observe aujourd'hui, c'est qu'avec le retour de la droite et les grandes grèves, contre le plan Juppé en 95 par exemple, on a eu l'émergence de cinéastes et de films engagés comme ceux de Robert Guédiguian (Marius et Jeannette, Les neiges du Kilimandjaro...).

"Un contre-pouvoir face à une société de droite"

C'est vrai que quand on pense au cinéma français, on pense à des films d'auteurs assez sociaux. La culture est un contre-pouvoir et la société est plutôt de droite. L'hégémonie est de droite. Il n'y a qu'à prendre la télévision: c'est un discours de droite tout le temps. Ne serait-ce que les jeux télévisés, la téléréalité, c'est une pensée de droite, il faut éliminer les faibles. Donc le cinéma reste le pré carré de la gauche. Après, il serait difficile d'imaginer des films à message d'extrême droite. Imaginez un film à caractère homophobe? Ca créerait une immense polémique, et heureusement!

Je pense aussi que les valeurs de droite ne sont pas très glamour, pas très photogéniques. La tradition chrétienne à la Fillon, la loi du plus fort, le conservatisme, tout ça est un peu austère.

Un autre facteur peut expliquer cette tendance de gauche: les gens qui font le choix de travailler dans la culture et le cinéma n'ont pas le même profil que ceux qui font le choix de travailler dans la finance. Il n'y a pas de hasard. Quand on choisit la culture, l'avenir n'est pas assuré, on n'est pas dans la recherche de la sécurité financière ou de la respectabilité. Pour être un peu simpliste, on préfère l'art à l'argent.

"Un cinéma élitiste de gauche modérée"

Notre cinéma est aussi un peu élitiste. Il reste cantonné à un certain milieu très parisien, de classe moyenne supérieure. Il y a une tradition de cinéma de gauche, mais une gauche modérée, ce n'est pas non plus le cinéma soviétique des années 20.

Il suffit de voir la Femis qui est la grande école de cinéma par laquelle passe les réalisateurs. On ne recrute pas de Noirs, pas d'Arabes, pas de prolos, c'est comme à l'Assemblée nationale, ce n'est pas du tout à l'image de la France. Donc le cinéma français reste très élitiste avec cette pensée politiquement correcte de gauche.

Ceux qui sont à la tête des universités, des revues de cinéma et des festivals, c'est une sorte d'intelligentsia de gauche parisienne. Donc ce n'est pas la vraie France.

Il y a une sorte de reproduction, une autarcie. J'en veux pour preuve tous ces cinéastes qui viennent des périphéries – des banlieues, des milieux populaires, des DOM-TOM - qui essaient de faire des films et qui galèrent. Ils sont de gauche, font du cinéma avec des petits moyens mais n'appartiennent pas à cette gauche dont on parle.

Ça va changer parce que les soixante-huitards vont bien finir par laisser leur place. Pour l'instant, ça résiste mais derrière la France métissée, la France précaire pousse. Ça fait des années qu'on attend, ça ne peut que changer. Mais qu'est-ce que c'est long!"
Propos recueillis par Paulina Benavente