RMC

Affaire Théo: "dans les quartiers, on a le sentiment que les policiers s'en sortent toujours"

-

- - -

Six jours après la violente interpellation de Théo à Aulnay-sous-Bois, pendant laquelle il a été grièvement blessé, RMC.fr a recueilli le témoignage de Oussouf Siby, qui habite dans un des quartiers populaires de la ville. Il raconte que les relations entre les jeunes des quartiers et la police s'est profondément dégradée ces dernières années, et que les interpellations sont aujourd'hui "toujours brutales".

Oussouf Siby a 26 ans. Il est né, a grandi et vit toujours à Aulnay-sous-Bois, dans la cité de l'Europe, quartier situé près de la Rose-des-Vents où Théo a été grièvement blessé lors de son interpellation par des policiers qu'il accuse de viol. Il est également assistant parlementaire de Daniel Goldberg, député PS de Seine-St-Denis.

"Cette situation ne date pas d'hier. Je l'ai vu et je le vois dans ma ville. Lorsque les policiers viennent dans les quartiers les interpellations se font toujours de manière brutale, on a l'impression que ce sont des cow-boys qui descendent de leur voiture et mettent les jeunes contre le mur. Le tutoiement est devenu banal, il y a les regards insistants des policiers quand ils passent. Evidemment si une personne commet un méfait avéré il doit être contrôlé et interpellé. Mais si une personne n'a rien à se reprocher et qu'on commence à mal lui parler, ça ne participe pas à un respect mutuel.

L'année dernière, juste avant le ramadan, des bruits de cochons ont été lancés depuis une voiture de police en passant devant un groupe de jeunes. On ne peut pas demander aux jeunes d'arrêter de provoquer les policiers si de l'autre côté on a des provocations qui enflamment bêtement les choses.

On ne demande pas des choses exceptionnels mais juste: 'bonjour, contrôle d'identité, merci et au revoir'. On en est arrivé à quémander ce qui devrait être la norme.

"Dans les quartiers, il y a une peur de la police"

Les choses ont empiré. Les relations se sont dégradées au fil des années entre les jeunes et la police. Maintenant, il n'y a plus de dialogue. Pire, il y a même des mamans qui déconseillent à leurs enfants, pourtant majeurs, de sortir dès que la nuit tombe, de peur qu'il leur arrive quelque chose. On se dit que ce qui est arrivé à Théo aurait pu nous arriver aussi. On en arrive à penser que les policiers, censés nous protéger, sont devenus un danger pour nos enfants et pour les jeunes de la ville. Effectivement, il y a des policiers qui ont la boule au ventre quand ils vont dans les quartiers, mais on a également de la part de la population une défiance, une peur de la police.

"S'ils en sont arrivés là sur Théo, c'est parce qu'ils imaginaient qu'ils allaient en sortir impunis"

Ce qui est incompréhensible aux yeux de la population c'est que les policiers mis en examen ont été remis en liberté. Qu'aurait-on dit si cela avait été des jeunes qui avaient été remis en liberté après des faits de délinquance? La population a le sentiment qu'il y a deux poids deux mesures entre les condamnations de forces de l'ordre et celles de jeunes des quartiers. Il y a le sentiment que les policiers ne sont jamais condamnés. Si des policiers ont pu en arriver là sur Théo, c'est parce qu'ils s'imaginaient qu'ils allaient en sortir impunis. On a le procès de Zyed et Bouna, le procès d'Adama Traoré dans lesquels les policiers mis en cause n'ont pas été condamnées… Les habitants se disent que de toute façon ils s'en sortiront toujours.

Le cafouillage autour de la requalification des faits, n'a pas non plus permis de calmer les choses. Les Aulnaysiens demandent que la vérité soit établie et que les policiers soient condamnés pour les atrocités qu'ils ont commises. Moi, j'ai confiance dans la justice, j'espère que la sanction sera proportionnelle aux actes et que ce sera la dernière fois qu'on aura en France ce type de faits.

"La suppression de la police de proximité a été dévastatrice"

La suppression de la police de proximité a été dévastatrice pour nos quartiers. On n'a plus de policiers qui connaissent le terrain, les familles, les jeunes et discutent avec eux. Là, rien ne se passe.

Si on avait cette police de proximité qui connaît bien le terrain, qui connaît les jeunes, qui sait comment s'y prendre et comment faire baisser la température, on arriverait à une meilleure cohabitation et un plus grand respect des règles de la République. On arriverait à désamorcer cette 'bombe à fragmentation'.

J'espère qu'avec cette affaire Théo on remettra à plat les modes d'intervention des policiers. Il faut un débat national sur ces questions-là avec l'ensemble des acteurs: familles, jeunes, policiers, élus, éducateurs… personne n'a intérêt à ce que cette situation perdure. Sinon, on va vers d'autres déconvenues. Ça créé des préjugés: on va dire que tous les policiers sont pareils, et inversement après ce qu'il s'est passé à Viry-Châtillon, on va dire que tous les jeunes sont des voyous et qu'il faut se comporter de façon brutale avec eux. Ce n'est bon ni pour les policiers, ni pour les habitants des quartiers".

Propos recueillis par Philippe Gril