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Révélations sur les méthodes de la police pour lutter contre le trafic de drogue

De la résine de cannabis (photo d'illustration)

De la résine de cannabis (photo d'illustration) - Philippe Huguen - AFP

INFO RMC - Accusé par un ancien informateur d'avoir fait entrer sur le territoire de grosses quantité de drogues et d'avoir couvert des trafiquants pendant plusieurs années, l'Ocrtis est dans l'œil du cyclone. Contre-enquête et chiffres à l'appui, RMC vous révèle ce mercredi que ces méthodes, aujourd'hui décriées, durent depuis avril 2010.

Comment les Stups utilisent leurs indics… L'Ocrtis, l'Office central de répression du trafic illicite des stupéfiants, est dans la tourmente ces derniers mois. Il est en effet accusé par un ancien informateur d'avoir fait entrer sur le territoire de grosses quantité de drogues et d'avoir couvert des trafiquants pendant plusieurs années. Plus précisément, comme le révèle RMC ce mercredi, ces méthodes durent depuis avril 2010, depuis la mise en place du plan de lutte contre la drogue et l'arrivée de l'ancien chef du service François Thierry.

Ces méthodes, on les retrouve dans une centaine d'affaires bouclées par la police selon un rapport interne que Claire Andrieux, journaliste spécialiste police-justice à RMC, a pu consulter. Elles consistent à se servir d'informateurs bien placés dans le trafic ou dans la logistique, les guider, parfois même les infiltrer auprès d'autres réseaux, pour rapporter des indices et des preuves matérielles. Des adresses, des plaques d'immatriculations, des identités... en clair, tout ce qui peut permettre de mettre au jour et de démanteler des trafics.

En échange, les indics prennent leur part du gâteau, une part de la drogue, ou de l'argent... Selon l'importance de l'information donnée, ils sont payés par le service interministériel d'assistance technique... Ils n'apparaissent ensuite jamais dans la procédure judiciaire. Enfin, si tout se passe bien…

Ces opérations portent un nom, jusqu'ici resté confidentiel: les opérations Myrmidons, en référence aux fourmis devenues l’armée humaine d’Achille dans la guerre de Troie. Elles ont permis d'arrêter 430 personnes ces six dernières années: des trafiquants de cannabis, de cocaïne ou d'héroïne, d'envergure régionale ou nationale. Elles ont aussi permis de transmettre 266 fiches de renseignements aux services de police judiciaires et à des pays étrangers comme l'Espagne, l'Angleterre, le Maroc... et de saisir 90 tonnes de cannabis, une tonne de cocaïne et quatre millions d’euros.

La limite franchie de l'incitation au trafic

Mais le but de l'Office central n'est pas de saisir la drogue, contrairement aux douanes. Sur la page internet consacrée à l'Ocrtis, sur le site de la police nationale, il n’en est d'ailleurs jamais question. L'objectif affiché depuis 2010 est de centraliser des renseignements, de démanteler et de remonter des filières.

Mais toute la difficulté consiste à rester dans le cadre légal. Les opération Myrmidons s'inscrivent généralement dans le cadre des livraisons surveillées, des livraisons de drogue autorisées par la justice. Elles sont régies par l’article 706-80 du Code de procédure pénale qui prévoit que les services de police puissent, après en avoir informé le procureur, procéder à la surveillance de la drogue et des trafiquants.

En revanche, ce qui est interdit, contrairement aux Etats-Unis par exemple, c'est de faire de l'incitation au trafic. Un pas franchi lorsque les policiers se servent des indics pour infiltrer des réseaux. Mais cette méthode était jusque-là assumée, et couverte tant par la hiérarchie policière que par les magistrats. "Aucun gramme n’est entré de façon illégale", martèlent en effet les cadres ou anciens cadres de l'Office. "Les procureurs étaient informés, au moins oralement, du rôle de leurs informateurs dans les affaires", ajoutent-ils. C'est vrai "dans la plupart des cas", a répondu à RMC un ex-magistrat du parquet qui a travaillé avec eux sur de nombreuses affaires. 

Une méthode qui a du plomb dans l'aile

Des centaines de kilos de cannabis entrent en France chaque semaine, chiffre qui revient dans la bouche des policiers et des trafiquants. "Sans informateurs eux mêmes impliqués das ces réseaux, impossible de savoir ce qui est derrière et où va la drogue," expliquent policiers et magistrats spécialisés. Mais la méthode a pris du plomb dans l'aile depuis octobre dernier, au moment où sept tonnes de cannabis ont été saisies à Paris par les douanes, un record. Suite à cette saisie, Sofiane Hambli, l'un des plus gros informateurs de la police, a été mis en examen. 

Un homme qui a un train de vie de millionnaire. Il comptabilise 17 fiches au bureau central des sources ce qui signifie qu’il a été payé par la police parfois plusieurs dizaines de milliers d’euros, pour les informations qu’il a apportées dans 17 affaires différentes. Mais l’ampleur des renseignements qu’il a fournis aux services de police va bien au-delà. 

Sofiane Hambli a aussi participé à une opération d'infiltration policière. Opération immédiatement suspendue avec la saisie des douanes. Il a tout expliqué aux juges pendant de très longues heures. Mais cette affaire interroge sur le statut de l’informateur, son contrôle et sa responsabilité pénale, aujourd’hui totalement engagée si son nom apparaît. 

Depuis, les opérations Myrmidons ont été stoppées nettes. Certains informateurs sont devenus muets. Plusieurs dossiers sont au point mort depuis des mois. "La lutte contre le trafic de stup a pris 10 ans de retard en une journée, à cause d'une guerre des chefs de service entre les douanes et l'Office", résume un policier de terrain. Pour les avocats spécialistes du milieu, et certains cadres de la lutte anti-drogue, c'est "la fin d’une époque policière et judiciaire". 

M.R avec Claire Andrieux