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"Expliquez-nous": ces nouvelles révélations sur les dissimulations des autorités chinoises sur le coronavirus

La Chine a bel et bien menti pendant plusieurs semaines et a tenté de dissimuler la gravité de la maladie au début de l'épidémie. La médecin qui a révélé ces dissimulations, elle, semble avoir disparue.

Une émission de la télévision australienne a annoncé la semaine dernière que le docteur Ai Fen de l'hôpital de Wuhan en Chine avait disparu depuis 15 jours. Aussitôt après, des messages et des photos ont été publiés sur son compte sur les réseaux sociaux. Comme pour démentir cette disparition, mais sans la démentir formellement ni sans prouver qu’elle n’a pas été arrêtée.

Cette femme médecin est la véritable première lanceuse d’alerte sur le Coronavirus. Elle était la chef du service des urgences d’un hôpital de Wuhan qui avait déjà reçu une dizaine de patients souffrant. Et tout s’est joué le 30 décembre. Le docteur Ai Fen reçoit les analyses d’une patiente qui souffre d’une mystérieuse fièvre. Le laboratoire est formel : elle souffre d’un coronavirus-SRAS, transmissible par postillon ou par le toucher et évidemment très contagieux. Tout est dit, nous sommes le 30 décembre à 16 heures, la chef des urgences affirme qu’elle a tout de suite compris que c’était terrible. 

Et c’est pour cela qu’elle a aussitôt, alerté ses confrères de l'hôpital dont le chef du service des maladies infectieuses, les médecins de son service, et un autre camarade de promotion.

Des alertes qui vont être lues le soir même par un ophtalmologue de l'hôpital, le désormais fameux docteur Li Wienlang, qui va les mettre en ligne sur internet. On connaît la suite pour ce médecin. Il sera arrêté, menacé pour propagation de fausses nouvelles. Finalement, il signera des aveux et des regrets et il reprendra le travail, mais attrapera la maladie moins d’une semaine plus tard. Il en est mort à 33 ans, le 10 février dernier. Depuis, il a été réhabilité, et les autorités qui l’avaient fait taire en ont fait un héros et un martyre.

L'incroyable destin du docteur Li

L’histoire du docteur Li a fait le tour du monde, mais le destin de la cheffe des urgences est moins connu. Pourtant, elle mériterait de l’être.

Le 30 décembre au soir, elle avait donc donné l’alerte. À 22h30, elle reçoit un message des autorités lui disant qu’il ne faut pas diffuser ces informations. “S’il devait y avoir une panique, vous en seriez responsable”, affirme le message. Pékin lui demande de se taire, mais envoi quand même le 31 décembre un groupe d’experts. Et l’Organisation Mondiale de la Santé est alerté par un communiqué rassurant.

Le premier janvier, elle reçoit des témoignages qui prouvent que le virus vient du marché aux animaux et qu’il se transmet entre humains. C’est une information fondamentale. Le 2 janvier, Ai Fen est convoqué par un directeur de l’inspection de l'hôpital. Il lui demande : “Comment as tu pu répandre des fausses rumeurs ? Retourne dans ton service et demande à tout le monde de se taire”. 

Et là, le correspondant du Monde à Pékin raconte son incroyable réaction. La cheffe des urgences répond comme une bonne communiste chinoise. Elle est persuadée d’avoir nui à la réputation de sa ville. Elle propose de démissionner et d'être mise en prison. Au lieu de cela, on lui demande de reprendre le travail et de n’en parler à personne, pas même à son mari. Ce qu’elle va faire, elle ne dira rien à personne. À son mari elle a juste glissé: “s’il m’arrive quelque chose, occupe-toi bien des enfants”…

Finalement, ce n’est que le 20 janvier, trois semaines plus tard que les autorités chinoises reconnaissent la gravité de l'épidémie. Ce jour-là, pour la première fois, le président Xi Jinping parle du Coronavirus. Et le même jour, un scientifique chinois autorisé, admet que le coronavirus est très contagieux et se transmet d’homme à homme. Trois jours après seulement la ville de Wuhan et toute la province de Hubei sont placées en quarantaine. 

Une réaction 21 jours trop tard

À partir de là, les décisions chinoises sont radicales et efficaces. Mais elles arrivent avec trois semaines de retard. Un trou noir de 21 jours aux conséquences dramatiques. Le 5 janvier, les autorités chinoises avaient publié leur premier communiqué pour annoncer un virus mystère qui avait provoqué une pneumonie chez 59 personnes. Ce virus disait le communiqué n’est pas un SRAS, il ne se transmet pas d’homme à homme, plusieurs malades sont des vendeurs du marché des fruits de mer et des poissons. Ce communiqué est assez extraordinaire. Parce que chaque information est fausse. On le sait aujourd’hui.

Le docteur Ai Fen a beaucoup regretté de ne pas avoir parlé plus tôt parce qu’elle sait qu’elle aurait pu sauver beaucoup de monde en donnant l’alerte. Elle a fait part de ses remords dans une interview à une revue officielle chinoise qui l’a publiée avant de se reprendre et de la censurer. Mais trop tard, le texte de cette interview circule sur internet en Chine. Traduit dans toutes les langues pour déjouer la censure y compris en morse ou en braille. Et même en hiéroglyphe égyptien pour que cette histoire ne soit pas effacée. 

Quant au docteur Ai Fen, on ne sait pas où elle est, et on ne l’a plus entendu depuis le 10 mars.

Nicolas Poincaré