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Pourquoi la Grande-Bretagne va envoyer des migrants au Rwanda

Boris Johnson, le Premier ministre britannique, et Paul Kagamé, le président du Rwanda, ont trouvé un accord pour l’envoi de migrants clandestins vers le pays d’Afrique centrale. Le premier vol, qui devait avoir lieu ce mardi soir, a été annulé à la dernière minute. Mais d’autres devraient suivre.

La Grande-Bretagne devait commencer ce mardi à expulser ses immigrants clandestins vers le Rwanda. Ce pays africain accepte d'accueillir les immigrés dont l'Angleterre ne veut pas, en vertu d’un accord financier. C’est le début de la mise en place d’un pont aérien voulu par Boris Johnson. Les immigrés clandestins qui traversent la Manche en provenance de Calais pourront désormais être aussitôt placés dans des avions et envoyés au Rwanda, au centre de l'Afrique, à 6.000 kilomètres de l'Angleterre.

Le premier vol devait décoller mardi soir, d’une base militaire, avec seulement une dizaine de passagers à bord. Il a été annulé à la dernière minute à la suite de recours devant la Cour européenne des droits de l’homme. Mais la justice anglaise a globalement validé le projet et d'autres vols devraient bientôt être organisés.

Environ 10.000 clandestins ont débarqué en Angleterre depuis le début de cette année. Un chiffre en constante hausse. Boris Johnson affirme qu’avec ce plan d’expulsion vers le Rwanda, les groupes de passeurs criminels doivent comprendre que leur modèle économique va s’effondrer. Le calcul du gouvernement britannique, c’est que les migrants ne prendront plus le risque de traverser la Manche s’ils savent qu’ensuite, ils peuvent être aussitôt envoyés au cœur de l'Afrique...

En Angleterre, de nombreuses voix s'élèvent contre ces expulsions. Dans un texte publié ce mercredi matin par le Times, l'Eglise anglicane parle d’une politique "immonde" qui couvre de "honte" le Royaume-Uni. Même le prince Charles, qui n’intervient jamais sur les questions politiques, s'est dit, en privé, "consterné" par cette politique "effroyable".

Un hôtel avec piscine et pension complète

Que vont devenir ces immigrés une fois arrivés au Rwanda? En débarquant à Kigali, on leur proposera de faire le choix entre rester ou partir. S’ils préfèrent rentrer chez eux, on leur paiera un billet d’avion vers leur pays d’origine. S’ils souhaitent rester, ils obtiendront un visa de cinq ans, le droit de travailler, des aides sociales, une mutuelle.

Les premiers arrivés seront très bien logés, dans un hôtel de Kigali nommé "Le désir", avec piscine et pension complète. 70 euros par jour, payés par le gouvernement britannique. De quoi calmer les polémiques, montrer à la presse internationale que le Rwanda sait recevoir et que tout va bien dans le meilleur des mondes.

Mais par la suite, on ne sait pas ce qui se passera. On doute que ce pays, où 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté, puisse durablement offrir travail et logement à des milliers d'Afghans, de Syriens, de Kurdes, d'Iraniens, de Vietnamiens ou d’Albanais…

De l’argent et un allié pour le Rwanda

Quel est l'intérêt du Rwanda dans cette affaire? Officiellement, le pays a accepté l’accord pour des raisons humanitaires, au nom de sa tradition d’hospitalité, pour offrir sécurité et dignité à ces pauvres migrants. En réalité, les vraies raisons sont beaucoup plus prosaïques, c’est l’argent et la politique.

L'argent, parce que l'Angleterre va payer le Rwanda pour se débarrasser de ses clandestins. 140 millions d’euros dès cette année. Et l’autre raison, la principale, c'est que le régime de Kigali a besoin de se refaire une image. Le Rwanda, ce n’est pas un pays comme les autres, c’est un petit pays qui a connu en 1994 un monstrueux génocide.

Le président Paul Kagamé est l’homme qui a mis fin à ces massacres en chassant les génocidaires… Mais depuis, il dirige le pays d’une main de fer. Opposition muselée, exécutions sommaires, Etat policier où tout le monde surveille tout le monde... Et des guerres sanglantes menées chez ses voisins.

Pour faire oublier tout cela, Kagamé a besoin de soutien sur la scène internationale. Et quoi de plus précieux que le soutien de la Grande-Bretagne, membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, avec son droit de veto. Paul Kagamé, en accueillant les charters de migrants, s'achète aussi un allié indéfectible.

La semaine prochaine, un sommet du Commonwealth a justement lieu à Kigali. Boris Johnson et Paul Kagamé pourront se féliciter de leur accord gagnant-gagnant. Sauf que le futur roi d'Angleterre, le prince Charles, sera aussi présent et pourra leur rappeler qu’il trouve "effroyable" ce commerce de la misère…

Nicolas Poincaré