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Turquie: "On n'est plus tout à fait dans le même régime qu'auparavant"

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé samedi vouloir contrôler directement les services de renseignement et les chefs d'état-major de l'armée, renforçant encore son pouvoir deux semaines après un putsch raté. De quoi faire craindre la mise en place d'une dictature dans le pays.

Va-t-on vers une dictature en Turquie? Deux semaines après un putsch raté contre la présidence, Recep Tayyip Erdogan reprend brutalement la main sur l'armée, la fonction publique, l'enseignement... mais aussi sur les médias: 45 journaux, 16 chaînes de télévision, et 23 stations de radio ont été fermés la semaine dernière. Au total, à ce jour, plus de 18.000 personnes ont été mises en garde à vue à un moment donné, dont près de 10.000 sont poursuivies et placées en détention préventive, a dit le ministre de l'Intérieur vendredi, et 3.500 ont été libérées.

"Bientôt plus de contre-pouvoir"

Quelque 50.000 passeports ont été annulés, une "précaution contre le risque de fuite des terroristes", a précisé un responsable turc, alors que la Turquie s'est installée dans l'état d'urgence pour trois mois. Enfin, depuis la tentative de coup d'Etat, 66.000 employés du secteur public ont été limogés, dont 43.000 dans l'enseignement. Dès lors, Jean Marcou, chercheur à Sciences Po Grenoble et spécialiste de la Turquie, voit dans ces événements le signe d'un changement de régime en Turquie. Selon lui, le président Recep Tayyip Erdogan est en train d'installer une vraie dictature.

"Il n'y aura bientôt pratiquement plus de contre-pouvoir véritable, considère-t-il. En réalité, ce putsch a provoqué une restructuration de l'armée, encore en cours. D'ailleurs, Erdogan a annoncé que l'état-major serait directement rattaché au président alors qu'il est actuellement rattaché au Premier ministre. De même les services de renseignements devraient, eux aussi, être directement sous la coupe du président. Autant de signes qui montrent qu'on n'est plus tout à fait dans le même régime politique qu'auparavant".

"Une situation inédite"

"Erdogan a dit que ce n'était que le début, alarme pour sa part Emre Demir, rédacteur en chef de Zaman France, un hebdomadaire franco-turc. C'est une purge vaste qui cible pratiquement tous les secteurs de la société. Actuellement, plus de 15.000 personnes sont en prison". Et de rappeler qu'Erdogan a fait face à "une très violente tentative de coup d'Etat. Il y a eu plus de 200 morts, l'Assemblée nationale a été ciblée, bombardée. C'est une situation inédite. Cela a déclenché une certaine peur dans la société turque et Erdogan est en train d'utiliser cette atmosphère pour mener ses purges et reprendre le contrôle".

Pour Emre Demir, "eu égard au rapprochement avec la Russie, on voit clairement qu'Erdogan a la volonté de rompre avec l'alliance occidentale et d'en trouver de nouvelles avec la Russie, la Chine, l'Iran, la Syrie. Cette tentative de coup d'Etat a donc eu des répercussions au niveau de la politique étrangère turque. Un sentiment anti-occidental commence donc à s'installer. C'est une sorte de révolution sans en avoir l'air. Cela ressemble de plus en plus à une forme de chasse aux sorcières. Et cela concerne tout le monde. C'est une situation assez grave".

Maxime Ricard avec Clément Fraioli