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"Ils recréent la scène avec des Playmobils": le traumatisme de l’attentat de Nice pour les enfants

Le procès de l’attentat de Nice s’ouvre ce lundi à Paris, après l’attaque qui avait fait 86 morts et plus de 400 blessés sur la promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Des centaines d’enfants sont encore suivis par un service de psycho-traumatisme pédiatrique pour les aider à faire face à ce passé qui peut être douloureux.

Six ans après, l’attentat de Nice reste un événement traumatique pour des milliers de personnes, adultes et enfants. Ce soir du 14 juillet 2016, un assaillant a jeté son camion sur la foule amassée pour les festivités de la Fête nationale, avant d’être neutralisé par la police, tuant dans sa course folle 86 personnes et en blessant plus de 400. Huit membres de son entourage ou présumés intermédiaires sont ainsi jugés à partir de ce lundi 5 septembre à Paris, ravivant les souvenirs de l’attaque.

La scène d’horreur a traumatisé des milliers de personnes. Et un service d’aide psycho-traumatique a même été créé à la suite de l'attentat, dès janvier 2017. La Pr. Florence Askénazy, cheffe du service de psycho-traumatisme pédiatrique de l’hôpital de Lenval, situé à 200 mètres des lieux du drame, témoigne à RMC de l’importance de la création de cette entité spéciale destinée aux enfants mais aussi à leurs parents.

4.000 consultations depuis l’attentat, 700 enfants toujours suivis

"Enfants et parents ont été atteints tous en même temps. Notre centre a donc été créé pour répondre à l'afflux massif de victimes suite à cet attentat", explique-t-elle.

Un attentat très violent sur une population venue faire la fête, dans un pays en paix… Des circonstances dramatiques qui ont conduit à des traumas psychiques importants chez de nombreuses victimes.

"Nous avons réalisé depuis le début de l'ouverture du centre, en lien avec l'attentat du 14 juillet, plus de 4.000 consultations et nous avons 700 enfants encore en suivi. Les troubles de stress post-traumatique dépendent de la singularité du sujet, de son histoire et bien sûr, de son âge. On ne va pas travailler de la même façon avec un tout petit qui n'a pas encore de langage ou avec un adolescent de 18 ans."

De quels traumas souffrent les enfants ?

Le service du Pr. Askénazy observe principalement des troubles anxieux comme la peur d'aller à l'école, la peur d'aller se promener en ville, la peur de voir un camion, le fameux camion blanc de ce 14 juillet 2016. "Il peut donc y avoir un évitement, une volonté de ne plus sortir de chez soi. Ça peut aussi être des cauchemars récurrents. Et dans les cauchemars, ils peuvent revoir la scène d'épouvante qui revient même des années après", assure-t-elle.

Les recommandations ne sont logiquement pas les même pour les enfants et les adultes. "Il y a des thérapies qui ont été validées chez l’adulte qui n’ont pas été validées chez l’enfant. Il faut tenir compte du fait que l’enfant va évoluer pendant qu’on va s’occuper de lui", rappelle Morgane Gindt, psychologue chercheuse au sein du centre.

"Il y a des symptômes différents entre enfants et adultes, on va pouvoir voir des ‘jeux traumatiques’ qu’on ne va pas forcément voir chez les adultes, des enfants qui remettent en scène ce qu’ils ont vécu mais sans la dimension de plaisir. Par exemple avec des Playmobils et reconstruire ce qu’il se passe sur la promenade des Anglais, avec des camions roulant sur des Playmobils. On a ces jouets pour qu’ils puissent refaire ces jeux, mais qu’on puisse leur donner une nouvelle fin et retravailler tout ça. On a aussi des enfants qui vont énormément dessiner. Ils prennent une feuille blanche et redessinent en boucle l’événement traumatique."

Comment aider les enfants à faire face à ces traumas?

Morgane Gindt explique qu’il y a différentes façons d’aborder ces questions en fonction du moment où ils traitent les patients.

"Quand on est en urgence, on va avoir des outils d'urgence, dont une mallette qu'on a développée spécifiquement pour les enfants, où à l'intérieur on va avoir des jeux qui nous servent pour diagnostiquer ce qu'on appelle l'état de stress aigu. On va avoir bien évidemment de quoi les faire dessiner afin de leur faire exprimer ce qu'ils ont vécu à ce moment-là. On va également avoir des médicaments, en fonction, si on en a besoin. Donc ça, c'est vraiment le protocole d'urgence. On va recueillir les symptômes dans les 48 premières heures."

"Par la suite, on va avoir différents outils qu'on a aussi développé dans les suites du 14 juillet 2016, dont des questionnaires où ils peuvent répondre et évaluer un petit peu leur intensité de symptômes. Donc ça peut leur permettre, et à eux et à nous, de pouvoir faire le point sur l'évolution de ces symptômes. Donc on le fait en général avant le début de la thérapie, en cours, et à la fin de la thérapie pour bien s'assurer que les symptômes ont disparu."

Six ans après, de nouveaux patients arrivent encore

La Pr Askénazy confie également à RMC que le centre accueille encore de nouveaux patients ces dernières semaines, pour des premières consultations.

"On a une petite recrudescence en ce moment d'enfants qui viennent suite à la médiatisation et l'arrivée du procès", confirme-t-elle.

"Six ans après, le traumatisme, c'est différent. On a des symptômes qui sont vraiment à l'identique de ce qu'on aurait pu avoir il y a six ans en arrière, avec des troubles qui sont relativement figés. Comme s'ils étaient dans un petit écrin en fait, et qu’on les rouvrait à ce moment-là pour reparler de ces situations."

La cruciale relation parent-enfant

Le travail entre parents et enfants est crucial.

"L'état des parents est un facteur de risque plus important pour des troubles chez l'enfant. Tous les parents n'ont pas eu des troubles consécutifs à l'attentat, mais pour ceux qui ont souffert eux aussi de troubles, tout comme leurs enfants, on a une expression des symptômes qui est beaucoup plus importante que dans d'autres événements. Notre travail est donc fondé sur l'accueil et le soin aussi bien des parents que des enfants."

La France est un des seuls pays européens qui possède des cellules d’urgences médico-psychologiques. Et si la recherche ne permet pas encore exactement de savoir pourquoi certains enfants vont bien à la suite de cet événement traumatisant, et d’autres non, ce type de structure pionnière va permettre d’en savoir un peu plus.

"Le centre travaille avec plusieurs chercheurs de plusieurs disciplines pour nourrir la recherche clinique. Il y a assez peu de travaux qui montrent les troubles dont souffrent les enfants après ce type d’événements. Donc on essaye de mieux connaître ces troubles", explique le Pr Askénazy.

J.A. avec Maxime Levy