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"Expliquez-nous": grippe asiatique, grippe de Hong Kong... ces épidémies oubliées

Le bilan de l'épidémie de coronavirus en France s'élève maintenant à plus de 40.000 morts. Il est en passe de rejoindre les bilans des deux grandes épidémies précédentes, celle de la grippe asiatique en 1957 et celle de la grippe de Hong Kong en 1969. Deux grandes épidémies qui ont pourtant laissé peu de traces dans notre mémoire collective.

Sur le moment, l'épidémie de 1969-1970, n’a intéressé personne, ni les autorités, ni les médecins, ni la presse. Cette grippe de Hong Kong, était partie de Chine centrale, avait gagné Hong Kong, comme son nom l’indique à l’été 1968, puis l’Inde et l’Australie, puis l’hiver suivant, le virus avait touché dramatiquement les Etats-Unis. Environ 50.000 morts en quelques mois. Des chiffres comparables à ceux du coronavirus actuellement.

La France et l’Europe avaient été à peine atteintes par cette première vague et l’OMS avait annoncé que l'épidémie était maitrisée. 

Mais c’était une erreur: l'épidémie est revenue en Europe et cette fois, elle a tourné à la catastrophe en France. Le virus tue environ 1.000 personnes par jour entre début décembre 1969 jusqu'à mi-janvier 1970. Avant de disparaitre presqu’aussi rapidement qu’il était arrivé. 

Malgré l’hécatombe, personne n’en parle

Quelques médecins donnent l’alerte, signalent que les morgues sont pleines, que les pompes funèbres ne suivent pas, mais personne ne les écoute. 

La presse minimise. La grippe ne fait jamais la Une des journaux. Le Figaro titre un article: "La grippe est stationnaire”, alors que l’on compte encore une fois 1.000 morts par jour, deux fois plus qu’au pic de l'épidémie de cette année à population égale. Le Monde du 11 décembre 1969, au plus fort de l'épidémie explique que ce n’est ni grave, ni nouveau, et qu’il ne faut surtout pas rajouter un risque de psychose. 

Comment expliquer cette indifférence? 

Personne ne sait ce qu'il se passe. Personne n’a pris conscience de l’ampleur du bilan. A l’époque, on ne sait pas compter les morts. Il n’y a pas d’outil statistique, pas de Jérôme Salomon qui vient tous les soirs donner les chiffres à la télévision. Il va falloir attendre des mois, pour que les données de l’état civil arrivent par courrier à l’Institut de la statistique et qu’elles soient recopiées à la main, département par département, avant de remonter à Paris.

Finalement aucun bilan n’est vraiment publié 

Ce n’est que 33 ans plus tard, à l’occasion de l'épidémie du SRAS en 2003 que des chercheurs ont eu la curiosité de se replonger dans les statistiques. Parmi eux, Antoine Flahault, le spécialiste de Santé Publique qui est encore très écouté aujourd’hui. 

Il a finalement chiffré le bilan de la grippe de Hong Kong en France à 31.226 morts. Sur le moment, personne ne s’en était rendu compte.

En 1957, une autre épidémie de grippe fait le tour du monde et des centaines de milliers de morts

La grippe asiatique ressemble beaucoup au coronavirus de cette année. Elle nait en Chine du sud, gagne ensuite l’Iran, puis l’Italie et l’est de la France. 

Les Etats-unis sont touchés à leur tour et l’on compte 70.000 morts. C’est le bilan du coronavirus aujourd’hui. En Europe, lorsque les premiers cas sont détectés en Italie, les autorités sanitaires françaises estiment que le risque de voir le virus arriver en France est “très minime”. Ca vous rappelle peut-être quelque chose. 

Quand à la presse, elle ne s’y intéresse pas, comme 10 ans plus tard. La rubrique Santé dans les journaux est assez subalterne. Le Monde ironise dans un article sur "l’emballement" aux Etats-Unis. Estimant que c’est surtout pour faire le bonheur des laboratoires pharmaceutiques, alors qu’il suffirait d’attendre que ça passe. Il y a donc déjà en 1957, comme un petit parfum de complotisme en laissant entendre que l’on fait beaucoup de bruit pour rien, pour le plus grand bénéfice des labos.

Finalement, le bilan de cette épidémie en France ne sera jamais vraiment calculé. Le chiffre de 11.900 morts a été publié a l’époque mais il est très sous estimé. On a ensuite parlé de 100.000 morts mais c’était calculé à la louche. On s’accorde aujourd’hui sur 25 à 30.000 morts. C’est-à-dire a peu près du même ordre qu’en 1970, et du même ordre que cette année, à ce stade. 

Mais avec une différence fondamentale: les deux précédentes épidémies, n’avaient pas entraîné de confinement, pas d’arrêt de l’économie, pas d'éditions spéciales dans les médias, pas de sidération dans l’opinion. Et on les avaient vite oubliées. Elles ne sont pas dans les livres d’Histoire. Ce qui ne sera sûrement pas le cas du Covid-19.

Nicolas Poincaré