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Afghanistan: "Il y a une dégradation lente, progressive, inexorable de la situation"

La phrase "le 15 août est un jour noir" était écrite sur une banderole portée par des femmes qui manifestaient dimanche dans les rues de Kaboul. Il y a un an, le 15 août 2021, les talibans prenaient la capitale afghane. Depuis, les conditions de vie, déjà difficiles, se sont largement dégradées. Les droits des femmes se sont considérablement amoindris et le pays est en proie à une forte crise économique.

Les images des Afghans à l’aéroport de Kaboul l’année dernière, tentant par tous les moyens de fuir le pays, sont encore dans tous les esprits. Ils craignaient le retour des talibans, qui avaient été chassés du pouvoir 20 ans plus tôt. Ce 15 août 2022, un an jour pour jour après cette prise de Kaboul, le pays est en proie à une violente crise économique et les droits humains, notamment ceux des femmes, se sont considérablement amoindris.

Éric Cheysson, président de l’association "la chaîne de l’espoir", qui a, notamment, construit un hôpital à Kaboul était sur RMC ce matin. Il revient tout juste d'Afghanistan.

"C’est une dégradation lente, progressive, inexorable, de la situation des Afghanes et des Afghans", a-t-il déploré.

Si tous les opposants au nouveau pouvoir risquent leur vie, les premières victimes de la politique des talibans sont les femmes. "Elles payent une note absolument terrible parce qu’on essaye absolument de l’effacer du cadre social". Interdiction de voyager seules en dehors de leur ville ou encore exclusion de nombreux emplois publics, des privations de liberté leurs sont imposées.

Manifestations réprimées

Dimanche, alors qu'une quarantaine d'entre elles manifestaient dans Kaboul scandant "Pain, travail et liberté" et tenant une banderole avec écrit "le 15 août est un jour noir", un groupe de talibans a tiré en l'air pour les disperser. Certaines ont été battues à coups de crosse de fusil.

Depuis le mois de mai, les femmes ont l'obligation de porter un voile intégral en public. Les talibans ont aussi estimé qu'à moins qu'elles n'aient de raison pressante de sortir, il était "mieux pour elles de rester à la maison". Ces restrictions ont été suivies de déclarations de la part de Richard Bennett, rapporteur spécial de l'ONU pour les droits humains en Afghanistan. Ces mesures "décrivent un modèle de ségrégation sexuelle totale et visent à rendre les femmes invisibles dans la société", avait-il dit.

"C'est un réel drame pour l'Afghanistan"

Deux mois avant, en mars, les islamistes ont fait refermer aux filles les lycées et collèges, quelques heures après leur réouverture pourtant annoncée de longue date. Par conséquent, de nombreuses familles partent, créant une fuite des cerveaux.

"Les médecins, les journalistes, les vétérinaires, les ingénieurs partent, parce qu’ils ont peur et parce que les petites filles ne peuvent pas aller au lycée et au collège. Ils pensent que leurs enfants n’ont pas d’avenir donc ils partent désespérément et c’est un réel drame pour l’Afghanistan", affirme Éric Cheysson.

Le ministère des Femmes a, lui, été remplacé par celui de la Promotion de la vertu et de la prévention du vice.

Deux millions d'enfants menacés par la famine

Outre les nombreuses interdictions vécues par les femmes et les jeunes filles, le pays est confronté à une violente crise économique. Deux millions d’enfants seraient menacés de famine.

"Le système économique est totalement bloqué et le gouvernement précédent dépendait à 75% de l’aide internationale", rappelle Éric Cheysson. La prise de pouvoir des talibans a eu pour conséquence la fin de cette aide.

"En plus, les avoirs de la banque nationale afghane sont gelés donc c’est une crise économique abominable. L’hiver arrive bientôt et on sait que deux millions d’enfants sont menacés de famine", se désole le président de "la chaîne de l'espoir".

De son côté, Amnesty International a "demandé aux États membres de l’ONU de faire une pression diplomatique, économique, sur le régime des talibans et en même temps de démultiplier des fonds d’aide pour sauver la population, pour accélérer et renforcer l’aide humanitaire", a expliqué sur RMC ce matin Jean Claude Samouiller, président de la branche française de l'ONG.

"C'est une lutte au quotidien"

En revanche, le monde médical semble un peu épargné par les restrictions concernant les travailleuses. À l'hôpital français, créé par l'association "la chaîne de l'espoir", 30% des 900 salariés sont des femmes. Pour le moment, elles peuvent toujours exercer. "Nous arrivons à aller les chercher avec un bus pour leur éviter tous les check-points. Surtout nous exigeons l’accessibilité pour toutes les ethnies et aussi tous les genres et notamment les femmes à notre hôpital. Pour nous, c’est une lutte du quotidien", prévient Éric Cheysson.

La rédaction de RMC (édité par Astrid Bergere)