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"Expliquez-nous": pourquoi la tension monte-t-elle entre la France et la Turquie?

Tous les matins à 7h50, Nicolas Poincaré propose sur RMC une chronique pédagogique mais personnelle sur une actualité du jour. Aujourd'hui, il s'est penché sur la tension qui est en train de monter entre la France et la Turquie. Que se reproche les deux pays?

Ce que Recep Erdogan reproche à Emmanuel Macron, c’est une très courte phrase prononcée vendredi dernier dans la cour de la Sorbonne pendant l'Hommage à Samuel Paty: “Nous ne renoncerons pas aux caricatures”. Pour le président français, c’est une évidence, pour le président turc, c’est le signe d’une folie. Pendant un meeting dans un stade samedi, il a conseillé à Emmanuel Macron d’aller consulter un spécialiste de "santé mentale". 

Puis, dimanche, dans un discours à la télévision, il en a remis une couche estimant qu’il avait vraiment besoin de subir des examens. Le président turc reproche aussi à Emmanuel Macron son projet de loi sur le séparatisme. La future loi que le président de la République a présentée début octobre à Mulhouse et qui évoque la nécessité de structurer l’islam en France. Réaction Immédiate de Recep Erdogan s’adressant au président français en le tutoyant: “Qui es-tu pour parler de structurer l’islam? C’est de l’insolence, c’est une provocation”.

Et enfin, ce lundi, Erdogan a appelé au boycott des produits français: "Tout comme en France certains disent 'n'achetez pas les marques turques', je m'adresse d'ici à ma nation : surtout, ne prêtez pas attention aux marques françaises, ne les achetez pas", a-t-il déclaré dans un discours particulièrement virulent à Ankara. Avant de demander aux dirigeants européens de stopper ce qu'il a qualifié de "campagne de haine qui est dirigée par Macron" contre les musulmans. 

L'influence turque

En réalité, ce n’est pas une provocation, ce n’est pas une guerre des mots ou un concours d’invectives. C’est un bras de fer entre deux pays. Emmanuel Macron avec sa loi sur le séparatisme, qui ne s’appelle plus loi sur le séparatisme, veut contrôler le financement des mosquées françaises par des états étrangers. Erdogan au contraire veut étendre l’influence de la Turquie sur les musulmans européens par le contrôle des mosquées allemandes et françaises en particulier. Environ 250 mosquées françaises sont déjà directement rattachées à l’Idid, un organisme officiel turc, autrement dit aux ordres d’Erdogan. 250 mosquées, c’est environ 10% des mosquées françaises. 

Et ce n’est pas nouveau. En janvier 2018, Erdogan était venu visite en France. L’entretien avec Emmanuel Macron s'était très mal passé déjà, mais en sortant de l’Elysée, Erdogan avait reçu le bureau du Conseil Français du Culte Musulmans, présidé à l’époque par un franco-Turc. Avec au programme, justement l’aide financière de la Turquie aux musulmans de France. 

Un bras de fer qui dure

Quelques années avant, Erdogan au cours d’une autre visite officielle en France avait tenu un meeting à Paris devant 6000 Turcs ou Français d’origine turc. Et il leur avait dit: “Vous devez défendre l’Islam, et vous devez refuser l’assimilation”. C’était en 2010, sous Nicolas Sarkozy, un président turc avait profité d’un voyage officiel pour demander aux Français d’origine turque de refuser les valeurs républicaines françaises. Juste pour dire que le bras de fer entre la France et la Turquie ne date pas d’hier. 

Recep Erdogan se positionne comme le défenseur des musulmans européen. Mais au fond qui est cet homme? C’est un autocrate, qui piétine les Droits de l’Homme et la démocratie depuis 18 ans maintenant, d’abord comme Premier ministre, puis comme président.

Il a fait de la Turquie un pays religieux alors que c’était avec la France, un des pays les plus laïcs du monde. Jusqu’en 2008, les étudiantes n’avaient pas le droit de porter le voile à l’université. Désormais, elles ne peuvent plus ne pas le porter. Pareil dans les administrations. Les femmes fonctionnaires sont passé de l’interdiction a l’obligation de porter le voile. 

Sous son règne, les Droits des femmes ont reculé. Sous son règne 50.000 personnes ont été arrêtées et emprisonnées en quelques jours en 2016 après une tentative de coup d’état raté. Cet été, une avocate est morte en prison après 238 jours de grève de la faim. 

La constitution turque prévoit que les candidats à la présidentielle doivent avoir un diplôme universitaire de bac plus 4. Ce qu'Erdogan n’a pas.

Avant de se lancer en politique, il a été un modeste footballeur professionnel. Il s’est donc inventé un diplôme en enjolivant ses études commerciales. Un universitaire ensuite a prouvé le mensonge. Notamment en retrouvant de photos de classes où on ne le voit pas. Et devinez quoi? Cet universitaire a été retrouvé mort peu après.

Nicolas Poincaré