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Accident de train de Brétigny: "Depuis ce jour-là, tout s’est brisé", le témoignage d’une victime

Neuf ans après l’accident du train Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge (Essonne), qui avait sept morts et plus de 400 blessés le 12 juillet 2013, le procès s’ouvre ce lundi à Evry. Lauriane, qui souffre d’un stress post-traumatique, témoigne pour RMC.

Sept morts, plus de 400 blessés. Le procès de l’accident de train de Brétigny-sur-Orge (Essonne), sur la ligne Paris-Limoges le 12 juillet 2013, s’ouvre ce lundi à Evry. Le tribunal correctionnel doit, jusqu'au 17 juin, établir les responsabilités dans le déraillement de l’Intercités. Un cheminot, qui avait réalisé la dernière tournée de surveillance, SNCF Réseau (qui a succédé à Réseau ferré de France, gestionnaire des voies) et la Société nationale SNCF (héritière pénalement de SNCF Infra, chargée de la maintenance) sont jugés pour "homicides involontaires" et "blessures involontaires". Une éclisse en acier, sorte de grosse agrafe joignant deux rails, s'est retournée, faisant dérailler le train. Lauriane, l’une des victimes de l’accident, raconte à RMC ce qu’elle a vécu ce jour-là et les conséquences sur sa vie.  

L’accident : "C’était l’enfer"

"Je raccompagnais ma nièce, Leila, qui avait cinq ans à ce moment-là. Elle était partie pour une semaine de vacances, séparée de sa famille, pour la première fois. Je la ramenais, elle rentrait plein de souvenirs. Elle avait envie de raconter tout ça à sa famille. On était dans une très bonne ambiance. Ce jour-là, il faisait très beau. On est monté dans le train sans se soucier de quoi que ce soit. Le voyage s’est bien déroulé dans un premier temps, jusqu’au moment où on a senti le wagon se surélever et se reposer. Moi, j’ai su tout de suite qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Le wagon s’est mis à vaciller, il allait de gauche à droite. Les bagages tombaient, les gens tombaient et hurlaient. Les ballasts s’éclataient sur la taule. Il y avait tous les bruits, les cris. Tout le monde s’accrochait pour survivre. Ce qui a été très dur, c’est t’entendre cette femme dire ‘mon bébé, mon bébé’… C’était l’enfer."

"A un moment, le wagon s’est carrément couché sur le flanc droit et a continué comme ça sur environ 200 mètres. Les vitres ont explosé. On se tenait pour ne pas se faire happer sous le train, jusqu’à ce que ça s’arrête. Quand ça s’est arrêté, on a entendu quelqu’un qui criait : ‘Ne bougez pas, ne bougez pas’. On avait peur que le wagon se retourne. La première chose à laquelle j’ai pensé, c’est d’appeler ma famille pour leur dire adieu. Je ne savais pas où j’étais. Le train était immobilisé. Je me disais qu’on était peut-être sur un pont, qu’on allait peut-être vaciller, que ce n’était peut-être que le début… J’avais un carreau explosé à mes pieds. Je voyais les rails, le ballast. Je me suis dit : ‘Est-ce qu’on sort ?’. Et puis je me suis dit non parce qu’on risquait de se faire électrocuter. J’ai attendu. Assez rapidement, j’ai vu un monsieur avec un gilet jaune ou orange. Il a ouvert l’arrière du wagon. J’ai pu attraper ma nièce, mes affaires. On a pu se mettre à l’abri assez rapidement."

"J’ai vu une jeune fille qui appelait sa famille. Je lui ai demandé de me prêter son téléphone et j’ai pu prévenir mes proches dès que je suis sortie du wagon. On était tous réunis dans un hangar. Une dame nous a proposé de nous emmener à l’écart avec la petite, à côté de la gare. En sortant, pour aller de ce hangar à ce local, j’ai eu une vision horrible. Les secours, les gens jonchés sur le sol, les pompiers, les drones, les sirènes… On assiste à une scène d’horreur, apocalyptique. On ne se dit pas que ça peut exister dans la vie. C’est le genre de scènes qu’on s’imagine voir uniquement dans les films. Ça a été assez dur. J’ai pris la décision de trouver le moyen de ramener ma nièce chez ses parents, coûte que coûte. J’ai une amie qui est venue nous chercher, pour nous emmener à Châteauroux. Moi, j’ai très peur en voiture, donc ça a été doublement difficile ce jour-là. Il a fallu supporter ce qu’on venait de vivre et en plus, être passagère dans une voiture, ça a été très compliqué. Ce jour-là, ça a été un bouleversement dans ma vie."

La peur des transports: "Le train, ce n’est pas possible aujourd’hui"

"Ma vie est ponctuée par cet accident. Comme j’avais une peur panique de la voiture, je me suis reposée sur le transport sur rail. Ma confiance était basée là-dessus. J’habitais Vincennes, je prenais les transports en commun tous les jours, je n’avais pas besoin de prendre la voiture. J’étais quelqu’un d’extrêmement dynamique. Je voyageais beaucoup, j’étais tout le temps dans le train, dans le métro ou dans le RER. Depuis ce jour-là, tout s’est brisé. Il a fallu, par peur, que j’anticipe tous mes déplacements. J’ai choisi mes lieux de travail pour ne pas avoir à prendre les transports en commun. Ou pour pouvoir y aller en bus, à la limite. Ça a été très dur pour m’organiser, très fatigant. Ça l’est encore aujourd’hui, d’être dans l’hyper-vigilance, dans le calcul, tout le temps."

"J’ai décidé après de passer mon permis (de conduire). Ça m’a permis de passer au-dessus de mes peurs et de ne plus être dans ce handicap finalement. Je conduis la boule au ventre. Pour moi, les déplacements, c’est devenu un handicap profond depuis cet accident. Si on me propose aujourd’hui de partir en week-end avec des amis en train, je ne peux pas. Il y a un impact qui est encore présent, neuf ans après. Mon entourage a subi aussi les conséquences de cet accident, dans la vie qu’ils avaient avec moi. Mes liens sociaux ont complètement changé. Avant, je voyageais tout le temps, j’allais voir mes amis en train. Le nombre de fois où je suis partie sur un coup de tête, prendre un billet à la gare et rejoindre mes amis, je ne les compte même pas. C’est quelque chose que je n’arrive plus à refaire aujourd’hui. Même si je l’aimerais, au plus profond de mon être, c’est encore trop difficile."

"J’ai pris un train de banlieue en septembre dernier, qui allait de Lagny à gare de l’Est. Ça fait trois stations, 25 minutes de train. Je l’ai fait pour mon fils. Ça a été extrêmement difficile, physiquement, psychologiquement. J’ai réussi à le faire et j’en suis fière. J’ai aussi pris le métro deux fois, récemment. Ça me vide mon énergie. Pendant une semaine, après, je me retrouve vide. Il me faut un temps pour me remettre de toute l’hyper-vigilance dans laquelle je me mets quand je me confronte aux transports, à la voiture et encore plus au train. Le train, ce n’est pas possible aujourd’hui."

Le stress post-traumatique encore présent: "La plus grosse blessure, elle est vraiment psychologique"

"J’ai été confrontée au métro l’année d’après. J’étais animatrice et dans le cadre de mon projet, il fallait que je fasse une sortie en transports avec des jeunes. Heureusement, j’avais mon collègue qui savait et qui m’a soutenue. J’ai eu un malaise, j’ai réussi à tenir parce que j’étais avec des enfants, parce que j’avais la responsabilité de ces enfants. Mais mon corps ne supporte pas. Les mouvements, les bruits... C’est assez difficile. C’est toujours ancré dans ma vie."

"J’ai peu fait de cauchemars. Mon plus gros stress, c’est l’angoisse des transports. Mettre ma vie en danger, laisser ma vie à quelqu’un, à une entité ou une personne physique, et être potentiellement en danger. C’est le plus gros des stress post-traumatiques parce qu’il est encore présent aujourd’hui. Pendant très longtemps, j’entendais encore les sirènes. Ça pouvait arriver à n’importe quel moment de la journée. J’ai eu des flashbacks des sirènes, des drones, des secours, des images… C’est passé."

"Le stress qui reste le plus, c’est de pouvoir être libre de voyager, sans se prendre la tête. J’ai été blessée physiquement mais très peu par rapport à beaucoup d’autres. Des égratignures, des hématomes partout sur le corps, de la poussière dans les yeux… C’était superficiel. La plus grosse blessure, elle est vraiment psychologique. Se remettre de ça, c’est ce qu’il y a de plus compliqué pour moi. Il y a des victimes qui auront des séquelles physiques à vie, c’est insupportable aussi."

La responsabilité de la SNCF: "Il faut qu’ils assument et qu’ils payent les conséquences"

"La procédure a été très, très longue. On attendait vraiment ce procès, qui malheureusement arrive au lendemain de la présidentielle. C’est quand même dommage parce qu’il faut que les gens sachent, se rendent compte, et que la SNCF réalise qu’on parle de vies, de sécurité. Il faut qu’ils payent les conséquences de leurs actes. On attend ce procès pour que leur responsabilité soit bien mise en évidence, qu’ils assument. On a eu un double discours qui a été assez agaçant, offensant, pour nous, les victimes. Au début, Monsieur Pepy (Guillaume Pepy, président de la SNCF de 2008 à 2019, ndlr) assumait. Et finalement, il rejette un peu la faute sur tout le monde. On attend le procès pour ça. J’ai quand même une part d’insatisfaction déjà, en amont du procès, sur les personnes qui ont été mises en responsabilité directe."

"Pour moi, il n’y a pas qu’une personne physique qui est responsable. Il y a toute une équipe et une hiérarchie. Il y a un cheminot qui est mis en accusation. Je pense qu’il n’était pas le seul à avoir des manquements dans son travail, que sa hiérarchie aurait dû assumer. Il y a de nombreux métiers où si un employé fait une erreur de cette taille, le responsable démissionne. Moi, je n’ai vu personne démissionner. On m’a indiqué que certaines personnes ont eu des promotions à la suite de cela. Pour nous, c’est quand même très violent. C’est une insulte. J’ai besoin que ce procès cadre les choses. Ils parlent de la métallurgie. Même s’il y avait eu un problème sur la métallurgie, la maintenance n’a pas été réalisée correctement. C’est avéré. Il faut qu’ils assument et qu’ils payent les conséquences."

"C’est un point très technique sur la cause de cet accident. Mais au-delà, il y a tout l’aspect humain. Il y a énormément de vies qui ont été impactées. Pour nous, les victimes, c’est important qu’il y ait une condamnation. Ça parait juste légitime. Il faut qu’ils soient condamnés, qu’ils assument, qu’ils mettent en place, qu’ils fassent le bilan. Et peut-être miser plus sur la maintenance que sur le TGV, par exemple. Un chef d’entreprise doit aussi se positionner sur ce genre de choses. C’est bien de faire plus, de travailler plus et plus vite, de faire plus d’argent. Mais à un moment, c’est aux dépens de qui ? On a mis notre confiance en la SNCF, elle nous l’a brisée. C’est dur qu’elle n’assume pas, derrière."

Le procès: "Il n’y aura pas de réelle justice à 100%"

"Il y a une part de déception, puisqu’on s’imaginait que les accusations seraient beaucoup plus complètes que cela. Je ne suis pas la seule à penser qu’il y a quelque chose qui ne va pas. il n’y a pas besoin d’être enquêteur ou magistrat pour se dire qu’il n’y a pas qu’une seule personne qui est responsable. On le sait bien, ils sont en équipe sur les voies. Même si lui y est allé seul à un moment, je pense qu’on ne parle pas d’une seule journée, à un instant T. Les dégradations, elles dataient. Il n’y aura pas de réelle justice à 100%. C’est comme ça. On ne va pas lâcher. Pour ceux qui sont partis, pour ceux qui ont eu leur vie gâchée, c’est la moindre des choses."

J’ai la chance d’avoir un employeur qui me permet d’aller au début et à la fin du procès. On a su s’organiser pour ça. Je ne pouvais pas poser huit semaines. Je n’irai qu’à ces moments-là. On va être clair, ça va être très technique et difficile de tenir autant de semaines. Je ne pense pas que ça soit vivable pour nous. On a la chance qu’un lien ait été créé pour suivre toute la procédure, jour par jour, par la Fenvac. C’est génial. Quand on est victime, on ne se rend pas compte de toute la dimension procédurière. C’est aussi une fatigue énorme. Ce n’est pas dans les gênes. Tenir huit semaines, ce n’est pas possible."

"Je vais prendre ma voiture pour y aller. Je ne peux pas être passagère. C’est trop anxiogène, je fais un malaise clairement. Je vais y aller, même si ça sera difficile et épuisant. Je vais le faire, parce que c’est pour la bonne cause. Je vais prendre sur moi. Je ne veux pas m’arrêter de vivre non plus."

LP avec Maxime Levy