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Les Français et la politique: "on est passé de la déception à un sentiment de 'plus rien à foutre'"

La PRAF-attitude entraîne le plus souvent à l'abstention (photo d'illustration).

La PRAF-attitude entraîne le plus souvent à l'abstention (photo d'illustration). - Joël Saget - AFP

Les affaires, les promesses non tenues, le chômage… Une part non négligeable des électeurs sont atteints d'un sentiment que le directeur général délégué de l'institut de sondage Ipsos France, Brice Teinturier, qualifie de PRAF-attitude: "Plus Rien à Faire, Plus Rien à Foutre". Une attitude qui ne profite pas forcément aux candidats qui se disent hors système, comme il l'explique sur RMC.fr.

Brice Teinturier est le directeur général délégué de l'institut de sondage Ipsos France, et auteur de Plus Rien A Faire, Plus Rien A Foutre - la vraie crise de la démocratie - (éd. Robert Laffont), publié ce jeudi 23 février.

"Ce mouvement d'opinion que j'appelle la PRAF-attitude ('plus rien à faire', ou dans une version plus radicalisée 'plus rien à foutre') est extrêmement profond et a été trop occulté par la tri-partisation gauche-droite-FN. Il s'est amorcé durant la dernière décennie et ne relève pas d'une simple déception à l'égard de la politique, mais d'un détachement beaucoup plus important et radical. On est passé de la déception qu'on avait pu connaître sous les mandats de François Mitterrand et Jacques Chirac, à un sentiment de 'Plus Rien A Faire' après le double quinquennat de Nicolas Sarkozy et François Hollande, considéré comme une décennie de l'échec. La fracture qui s’est alors produite est d’autant plus importante qu’elle s’est opérée dans le cadre d’une alternance droite-gauche à chaque fois parfaite, où les responsabilités n’étaient pas diluées par les cohabitations et où, au contraire, la droite puis la gauche ont eu chacune tous les pouvoirs.

"L'idée d'une société où la morale publique s'est effondrée"

Il y a d'autres facteurs toutefois. Le rapport aux médias, très détérioré. Mais aussi, dans cette société où les valeurs marchandes dominent et où tout est orienté vers la consommation, le sentiment que la morale publique s'est effondrée. Et pas seulement dans la sphère politique. Les Français ont aussi fait l'expérience de chefs d'entreprises défaillants tout comme d'icônes sportives qui ont des comportements répréhensibles. Cela a donné l’impression que depuis la mort de Nelson Mandela - qui incarnait aux yeux du monde une figure d’exemplarité hors du commun - c'est comme si nous n'avions plus de grandes icônes d'identification transcendant les appétits de pouvoir et la recherche d'argent. Ce sentiment est très répandu dans la société française, où il y a une demande d'exemplarité et de morale forte. Une demande qui contribue à éloigner les Français de la sphère publique. Et en ce sens, le PRAFisme est un contre-cynisme.

Un sentiment qui ne profite pas à Marine Le Pen

La manifestation politique du 'PRAF', c'est d'abord l'abstention. Les gens qui sont dans la 'PRAF-attitude' ne sont pas prioritairement des électeurs du Front national. Les électeurs du FN sont peut-être animés par la colère ou la contestation du système mais ils continuent à croire en la politique: ils croient fondamentalement que Marine Le Pen et le Front national ont des solutions. Les 'PRAFistes' au contraire, sont revenus de ces croyances, ils ont une distance bien plus forte à l'égard de l'action politique. Ils ne sont pas forcément en colère mais dégoutés ou indifférents. Leur première tentation, je le répète, c'est plutôt l'abstention.

Le rôle d’une campagne électorale, c’est néanmoins de réengager une partie de ceux qui se sont éloignés. Et certains candidats à la présidentielle de 2017 peuvent plus ou moins re-séduire une partie de ces 'prafistes'. Marine Le Pen a le potentiel pour en reconquérir certains, Jean-Luc Mélenchon aussi. A l'inverse, Emmanuel Macron a plutôt un électorat composé de gens toujours très intéressés par la politique et qui y croient, de même que François Fillon.

"Ce n'est pas un processus irréversible"

Je suis persuadé que les responsables politiques sont totalement conscients de ce phénomène et en ont pris la mesure. Qu'ils soient impuissants à trouver des solutions, c'est une chose, mais je trouve que c'est un mauvais procès qu'on leur fait quand on les accuse d'être déconnectés. La difficulté, pour eux, c'est de trouver les réponses appropriées et de montrer aux Français qu'ils sont au diapason de leurs attentes en terme d’exigence, de résultats et de probité. Même s'il y a régulièrement des affaires qui viennent réactiver le sentiment très fort que nos responsables politiques sont corrompus ou malhonnêtes, la réalité, c'est que nous vivons dans une société politique beaucoup plus saine aujourd'hui qu'il y a trente ans. Elle est beaucoup plus contrôlée et les lois qui ont été votées ont permis de grandement assainir la vie politique.

Je ne pense pas du tout que nous soyons dans un processus d’effondrement de la démocratie. Elle est en revanche critiquée parce qu’elle ne répond pas suffisamment aux attentes des citoyens et c’est cela qu’il faut prendre en compte. J'essaie d'analyser et d’alerter sur un phénomène moins évoqué que celui du FN, le détachement, avec ce qui se joue au niveau des medias et des réseaux sociaux. Il touche des millions de Français. Il faut donc lutter avec acharnement mais aussi discernement contre la 'PRAF- attitude' car ceux qui se détournent de la politique le font aussi pour de bonnes raisons. Mais ce n'est pas parce que ces personnes se sont éloignés de la politique qu'elles vont rompre totalement avec elle. Des pistes existent, et je tente de les indiquer dans le livre".

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Propos recueillis par Philippe Gril