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Au sein du FN, Jean-Marie Le Pen possède encore un certain capital de sympathie

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Jean-Yves Camus, politologue, chercheur associé à l’IRIS, spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe et auteur notamment de "Le Front national, histoire et analyse" et "Le Front national" (aux éditions Les Essentiels), analyse la décision de la justice de valider l'exclusion de Jean-Marie Le Pen du Front national mais de confirmer son statut de président d'honneur du parti.

"Est-ce que cette décision grippe la machine de Marine Le Pen en vue de 2017? De toute évidence non. Ce qu'il y a de très significatif c'est que depuis que l'exclusion de Jean-Marie Le Pen a été prononcée (été 2015, ndrl), l'incidence sur les intentions de vote en faveur du Front national et de Marine Le Pen a été nulle. Et depuis, il y a eu les élections régionales et nous avons maintenant les sondages en vue de l'élection présidentielle. L'exclusion n'a pas semblé être un sujet qui amoindrisse les chances du FN.

Ça a effectivement poussé un certain nombre de responsables locaux à s'éloigner, ce qui coïncidait d'ailleurs avec la volonté de la direction, menée par Marine Le Pen, de les éloigner. Ça tombait donc bien, ça entrait dans sa stratégie de dédiabolisation. En même temps, Marine Le Pen a joué de manière extrêmement intelligente. Elle a donné, dans son équipe de campagne, une place à Bruno Gollnisch, qui l'a acceptée. Beaucoup de gens ont dit qu'il s'agissait là d'une évolution nouvelle, en fait Bruno Gollnisch avait déjà pris la parole lors des Estivales de Fréjus. Tout ça n'avait donc rien d'extrêmement nouveau.

C'est très adroit de la part de Marine Le Pen parce que Bruno Gollnisch représente, outre ses qualités personnelles et son expertise technique, une sensibilité au sein du parti. Chacun a fait des concessions. Lui, en ne quittant pas le parti lorsque Jean-Marie Le Pen en a été exclu. Elle, en reconnaissant qu'il avait sa place dans l'organigramme.

"L'intérêt de Marine Le Pen est la non-belligérance"

Si jamais Jean-Marie Le Pen prend appui sur la décision de justice pour créer une autre formation, comme il l'a un temps évoqué, il lui sera reproché d'ignorer la reconnaissance de son statut de président d'honneur. On pourra lui dire 'La justice vous laisse ce titre. Vous semblez penser que ça n'est pas suffisant. Que voulez-vous de plus?' Moi, j'ai toujours cru de toute manière que Jean-Marie Le Pen ne créerait pas de mouvement concurrent et qu'il se bornerait dans un des cas possibles, mais ce n'est même pas absolument certain, à apporter son soutien personnel à des candidats présentés aux élections législatives de 2017 par certains des mouvements qui gravitent à la droite du FN. Cela pourrait être le parti de la France de Carl Lang par exemple ou même des candidats indépendants, des anciens du Front.

Il est vrai qu'au sein du FN, Jean-Marie Le Pen possède encore un certain capital de sympathie. Mais Marine Le Pen n'a pas forcément intérêt à avoir recours à lui. Ce ne serait pas très rationnel. L'organigramme de campagne est déjà constitué et Jean-Marie Le Pen n'est pas quelqu'un qui revient facilement sur ses propos et sur ses idées. Le risque qu'elle prendrait en lui tendant la main serait de tuer la stratégie de dédiabolisation sur une déclaration de son père. Or, son intérêt est la non-belligérance car son objectif est de gagner des ressources électorales nouvelles chez les Français.

"Il n'est pas dans une démarche de retour à la tête d'une formation"

Dans le contexte français, si Marine Le Pen se permettait de tenir, ne serait-ce que le quart, des propos qu'a tenu Donald Trump pendant sa campagne, immédiatement, tout le monde expliquerait que c'est bien la preuve qu'il n'y a pas de stratégie de dédiabolisation et que le FN est bien un parti d'extrême-droite comme il l'était il y a 30 ans.

Si Jean-Marie Le Pen envisage de se présenter aux législatives de 2017, la question est: où et avec quelle investiture? Celle du Front national, il ne l'aura pas. En revanche, même passé 90 ans et jusqu'à sa mort, tant qu'il en aura les moyens physiques et intellectuels, Jean-Marie Le Pen fera de la politique. On ne l'empêchera jamais de faire un communiqué de presse ni de parler dans un micro. Mais je pense que lui-même n'est pas dans une démarche de retour sur une scène politique à la tête d'une formation.

Faire entendre son message, sa voix, ses divergences, oui. Mais peut-il, par exemple, encore peser sur une investiture? Je ne suis pas certain parce qu'il y a réellement eu depuis 2011 un turn-over extrêmement important, et qui dure encore, des cadres locaux du FN. Et la direction a verrouillé les postes de secrétaires départementaux".

Propos recueillis par Maxime Ricard