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Pourquoi la France a perdu sa bataille face aux Britanniques sur les licences de pêche

"EXPLIQUEZ-NOUS" - Le gouvernement français a annoncé jeudi qu'il s'apprêtait à indemniser ses pêcheurs.

La France se prépare à indemniser les pêcheurs qui n’ont pas obtenu de licence pour pêcher dans les eaux anglaises. Est ce que ça veut dire que la France a perdu la bataille contre les Britanniques?

C’est un petit Waterloo. La France anticipe sa défaite face aux Anglais sur la question des licences de pêche et elle prévoit d’indemniser ses pêcheurs. La ministre de la mer, Annick Girardin, l’a annoncé jeudi aux pêcheurs réunis à Saint Pol de Léon. “Je vais être franche avec vous”, a-t-elle dit, “il faut se préparer à des pertes et à un plan de sortie”.

Un “plan de sortie”, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est un plan justement pour que les bateaux ne sortent plus. C’est un mécanisme d'indemnisation des pêcheurs pour qu’ils mettent leur bateau à la casse et qu’ils abandonnent le métier. 40 à 60 millions sont mis sur la table, provenant de fonds européens. De quoi financer un plan massif de destruction de navires, aussi bien du côté de Boulogne-sur-Mer que de la Normandie.

Pour les pêcheurs concernés, c’est un coup de bambou sur la tête, ils ont le sentiment d’avoir été trahis.

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Il y a exactement trois semaines, le ministre des Affaires européennes, Clément Beaume, avait joué les gros bras. Il avait dit qu’il fallait parler le “langage de la force” parce que c’est le seul que comprend le gouvernement britannique. Et dans la foulée Paris avait lancé un ultimatum. Si dans les quatre jours qui suivaient les anglais ne délivraient pas les fameux permis de pêche aux bateaux français, alors on allait sortir des mesures de rétorsion.

Et une notamment, faire faire du zèle aux douaniers qui contrôlent le trafic transmanche. Contrôler ne serait-ce que quelques minutes de plus, chacun des dizaines de milliers de camions qui passent par Calais. C’était la garantie de créer de gigantesques bouchons de poids lourds, de gravement pénaliser l’économie britannique, d’aggraver les pénuries. C’est une sorte d’arme de dissuasion que les Français avaient menacé d’utiliser.

Et finalement, que s'est-il passé ?

Deux jours après la formulation de cette menace, le 31 octobre, Boris Johnson et Emmanuel Macron se sont rencontrés à Rome. On ne sait pas ce qu’il se sont dit, mais de fait, les Français n’ont pas mis leur menace à exécution, ils n’ont pas renforcé les contrôles aux frontières. D'après la presse anglaise, Boris Johnson a fait savoir qu’il ne céderait pas au chantage. Peut-être a-t-il formulé d’autres menaces à son tour. En tout cas, le gouvernement français n’a pas voulu d’une guerre, et même si officiellement les négociations se poursuivent, on a bien compris que la bataille était perdue. On a tenté un coup de poker, un coup de pression, et ça n'a pas marché.

Pourtant d'après les autorités françaises, les Anglais n’ont pas respecté les accords

C’est en fait un peu plus compliqué. Les accords du Brexit prévoyaient que les pêcheurs européens continueraient à pêcher dans les eaux britanniques à condition de prouver qu’il le faisait déjà avant. Et au moins 90% des bateaux européens qui ont demandé cette licence l’ont obtenu. Ce qui permet aux Britanniques de dire qu’ils ont joué le jeu. Sauf que les 10% qui ne l’ont pas eu les permis sont presque tous Français. Si bien que de notre point de vue le compte n’y est pas, il manque au moins 150 licences.

La réalité, c’est que les accords n’étaient pas assez précis. Ils ne disaient pas comment les pêcheurs seraient amenés à prouver qu’ils étaient bien des pêcheurs habituels dans la zone avant le Brexit. Et les Anglais ont multiplié les démarches obligatoires.

Par exemple, un pêcheur de Grandville qui veut pouvoir pêcher autour de Jersey aurait pu tout simplement s’y rendre et discuter avec les autorités locales pour obtenir son permis. Mais non, la démarche, c’est que le pêcheur normand doit faire sa demande auprès de son comité des pêches. Qui transmet le dossier à Paris, qui l’envoie à Bruxelles puisque c’est l'Europe qui négocie avec les Anglais. Bruxelles envoie ensuite le dossier à Londres, qui le fait parvenir à Jersey, et là, généralement, on trouve qu'il manque un papier, le dossier repart dans l’autre sens et il faut tout recommencer.

C’est comme ça que les pêcheurs français se sont fait avoir. Ils ont fait face à une administration anglaise tatillonne et de mauvaise foi qui a joué la montre, et les délais sont passés. Résultat environ 150 patrons pêcheurs ont aujourd’hui le choix entre rester dans les eaux françaises ou ils n’arrivent pas à vivre de leur travail. Ou bien casser leur bateau et toucher une indemnisation. Et dans les deux cas, c’est dramatique.

Nicolas Poincaré