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On habitue dès le plus jeune âge les élèves à la surveillance des géants du Net

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- - AFP

. \nDe peur que les données scolaires des élèves français soient "bradées aux géants du Web", des enseignants ont demandé cet été des clarifications au ministère de l'Education nationale, qui proposait d'ouvrir l'école à ces services sans réserves. Philippe Vion-Dury, essayiste, met en garde contre les dérives de ces systèmes. Il s'exprime pour RMC.fr.

Philippe Vion-Dury, journaliste, auteur d'un livre sur les dessous de la Silicon Valley, redoute que le recours aux géants du Net à l'école ne conduise à ficher les élèves de façon irréversible.

"Les consignes du ministère ouvrent clairement la porte aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et incitent les professionnels de l'éducation à utiliser leurs logiciels. A partir de là, ce sont toutes les données relatives à l'utilisation du service par les élèves et les étudiants qui sont collectées par eux, mais aussi des données personnelles tel que l'identité, l'âge, le lieu de l'établissement... 

Un blanc-seing à partager les données des élèves

Les consignes précisent aussi qu'il n'y a pas, a priori, d'obstacle juridique à créer des annuaires, la liste des élèves d'une classe par exemple, et les partager avec ces entreprises. Quitte à donner un blanc-seing à partager les données des élèves avec les GAFAM .

La même question se pose encore et encore: que va-t-on faire de ces données aujourd'hui et demain? Google Classroom, par exemple, qui est le logiciel en cloud proposé par Google pour faciliter les échanges entre élèves et professeurs, a pour première fonction de faire pénétrer dès le plus jeune âge les élèves dans l'écosystème Google. En les invitant à utiliser Classroom, on espère bien les mener vers Drive, Gmail et les autres services de la multinationale.

Bientôt des devoirs et des cours scannés par Google ?

Il y a fort à parier que ces données viendront enrichir les banques de données qu'a Google sur chacun, de vérifier les informations, filiations, géolocalisation, et pourquoi pas enrichir leur profil par d'autres données. Pour continuer sur l'exemple de Classroom, il est évident que l'outil va devenir de plus en plus complexe: devoirs effectués et transmis en ligne, cours intégrés à l'outil, exercices développés par Google ou ses partenaires, notes, appréciations, comportements...

On voit déjà des universités aux Etats-Unis qui recrutent, coachent et orientent leurs élèves sur la base de calculs algorithmiques traitant de diverses données personnelles et comportementales.

On habitue les élèves à la surveillance

Un système centralisé "prédit" ainsi le potentiel d'un élève, si celui-ci est en difficulté, peut l'orienter vers des matières plus adaptées et pourquoi pas dans le marché du travail. Les GAFA veulent "personnaliser" la vie des gens et des élèves, mais ça ressemble à de l'enfermement...

On commence ainsi à les habituer à la surveillance. La nouveauté de la rentrée sur Google Classroom, c'est d'instaurer un contrôle parental sur les activités de leur enfant. On nage dans le fantasme de la transparence: le prof sait ce que fait ou ne fait pas l'élève, tout comme ses camarades et ses parents.

Les GAFAM ne cherchent que le monopole

On habitue les élèves aux GAFAM, qui se retrouvent présents partout, dans la vie privée comme à l'école. Et cela se fait au nom du "pratique", ou de l'adaptation. Après tout, professeurs comme élèves utilisent déjà ce genre d'outils spontanément, donc adaptons-nous. Cela met néanmoins le doigt sur un problème: il y a clairement un déficit d'alternatives.

Nous avons, particulièrement en France, une tradition de sanctuarisation de l'école. Les GAFAM, eux, ne cherchent que l'ubiquité et le monopole. C'est totalement incompatible. Surtout, l'école ne devrait pas être un endroit où l'on acclimate à la surveillance et à la servitude vis-à-vis d'outils et d'acteurs au nom du pratique, du réactif et du "connecté". L'école devrait au contraire être le lieu d'un apprentissage critique, notamment vis-à-vis de ces outils".

Propos recueillis par Paul Conge