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Les agressions contre les pompiers explosent: "C'est sur eux que la colère et le dégoût se déversent"

Des pompiers en intervention

Des pompiers en intervention - DAMIEN MEYER / AFP

Face à des émeutes ou des personnes en détresse, les pompiers deviennent parfois des cibles. Les derniers chiffres de l'Observatoire national de la délinquance (ONDRP) parus ce 15 novembre suggèrent que les agressions contre les sapeurs-pompiers ont augmenté de 17% en un an. Que recouvre ce chiffre? Pompier depuis 15 ans, mais aussi sociologue des classes populaires, chargé de recherche au CNRS, Romain Pudal explique à RMC.fr que la violence n'est pas toujours celle qu'on croit.

Romain Pudal est sapeur-pompier volontaire et chargé de recherches au CNRS. Il est l'auteur de Retour de flammes (La Découverte, 2016).

"Ces chiffres, fondés sur les déclarations des pompiers, désignent des situations vécues comme étant des situations de délinquance, de violence. Derrière ces chiffres, il y a un mélange de beaucoup de choses. Mais parle-t-on d'agression physique ou verbale? Ce n'est pas la même chose de se faire insulter et de se prendre une beigne.

Des "agressions-traquenards"

Je ferais la distinction entre les personnes agressives et les agressions-traquenards, qui arrivent parfois lors d'émeutes urbaines. Un faux feu est allumé, les pompiers arrivent, ils se font caillasser, etc. Ça, c'est organisé, c'est voulu, et c'est grave.

Dans les anecdotes rapportées par l'ONDRP, on voit qu'un pompier a été agressé par une personne alcoolisée. Ce n'est plus du tout la même chose. Attendre d'une personne avec des troubles psychiatriques, ou en manque de telle ou telle drogue, qu'elle se comporte bien, ça n'a pas vraiment de sens. Je ne dis pas que c'est agréable à vivre, mais ce sont les risques du métier. Je ne vois pas comment on pourrait les supprimer.

En revanche, ce qui ne va pas, ce sont les agressions volontaires de personnes parfaitement conscientes de ce qu'elles sont en train de faire, contre des pompiers qui portent secours. Les pompiers de Roubaix, par exemple, se sont fait agresser avec un extincteur. C'est grave. Mais si c'était le quotidien, je pense qu'il n'y aurait plus grand monde dans les casernes.

"En première ligne pour se prendre la colère des personnes en détresse"

Quand on a affaire à des gens agressifs contre les pompiers, il y a, en général, un contexte. Comme dans toutes les interventions qui se font avec la police. C'est-à-dire en cas d'émeutes, de problèmes urbains, ou même un accident de la route avec des automobilistes qui se battent. Quand on intervient avec les forces de l'ordre, qu'on est en uniforme, qu'on se dit tous bonjour, c'est compliqué de faire comprendre aux gens que la police fait son boulot et les pompiers le leur.

Souvent, on a affaire à des populations qui sont dans des situations de détresse, de mal-être social et professionnel. Les pompiers sont en première ligne pour se prendre cette colère. Vous vous êtes fait virer, c'est vraiment pas la forme, tout est pourri, et vous faites une connerie, vous voyez les pompiers qui arrivent, c'est sur eux que la colère, l'énervement, le dégoût se déversent. Ce n'est pas marrant pour les pompiers, qui ne sont pas très préparés à ce type de situations.

"Un camion de pompier qui se prend un pavé, c'est très rare"

A titre personnel, je n'ai pas vécu ce phénomène où on nous attend pour "casser du pompier". En contexte d'émeute urbaine, dans des ambiances limite guerre civile, qu'on soit policier, pompier ou n'importe quoi, tout le monde ramassait. Maintenant, il y a des collègues qui vivent effectivement ça. C'est une image particulièrement impressionnante et révoltante que de voir un camion de pompier se prendre un pavé, alors qu'ils viennent donner un coup de main ou éteindre un feu. Mais en réalité c'est très rare, et ce n'est pas du tout la norme.

Si pour accéder à un quartier, il faut vraiment attendre la police comme y fait référence l'ONDRP, on est dans des cas de figure complètement délirants. La seule consigne que j'ai eu de ce type-là, c'est quand notre sécurité à nous n'est pas assurée. Comme un type avec une arme à feu, qui s'est enfermé dans son appartement, et menace de se tuer.

En général, la population est plutôt soulagée de voir les pompiers arriver. Mais certains quartiers peuvent être dans un tel état de délabrement, à tous les niveaux, qu'un représentant de l'Etat quel qu'il soit, quand il intervient, est pris pour cible. C'est condamnable et insupportable. Beaucoup de tensions se désamorcent quand on dit aux gens qu'on n'est pas là pour faire une ronde ou les surveiller. On leur dit que si c'est juste pour se défouler, nous, on remonte dans le camion et on s'en va. Il y a aussi beaucoup de situations où les gars sont partagés, dans une bande, deux sont excités et les autres disent de nous laisser faire notre boulot.

"Une agression c'est à la limite de l'incompréhensible"

Du côté des pompiers, c'est très, très mal vécu. Le premier sentiment c'est l'incompréhension. On se dit "Pourquoi ça nous tombe dessus, qu'est-ce qu'on a bien pu faire?" On n'est ni la police, ni une instance de contrôle. Il y a de la colère, il y en a qui ont envie d'en découdre. Et ensuite vient le dégoût. "A quoi ça sert de faire ce boulot si c'est pour se faire insulter ?" On ne s'est pas engagé pour être agressés.

Beaucoup de pompiers de terrain sont eux-mêmes issus des classes populaires, disons plutôt "blanches", ce ne sont pas des enfants d'immigrés nord-africains, et ils travaillent énormément, galèrent, cumulent des petits boulots. Le stress est normal mais être l'objet d'une agression c'est à la limite de l'incompréhensible, sauf si on sait que c'est quelqu'un qui ne va pas bien.

Au quotidien, les pompiers peuvent encore aller partout, sans nécessairement être suivies par les forces de police. Mais il y a des zones dites sensibles - qui devraient d'ailleurs générer une prime de risques. On sait que, un samedi soir à minuit, si une mobylette crame dans une cité, ça va être un peu bizarre. Mais la même cité dans la journée, pour une mamie qui tombe dans l'escalier, tout le monde vous ouvre les portes."

Propos recueillis par Paul Conge