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"Les personnes comme Théo n'ont pas le même traitement policier que les personnes lambdas"

Un contrôle d'identité, à Marseille (photo d'illustration)

Un contrôle d'identité, à Marseille (photo d'illustration) - Boris Horvat - AFP

Le pré-rapport de l'IGPN, la police des polices, rendu public ce jeudi, privilégie la thèse de l'accident dans l'affaire Théo, ce jeune gravement blessé lors d'une interpellation musclée la semaine dernière à Aulnay-sous-Bois. Pour l'avocat Slim Ben Achour, qui a défendu plusieurs victimes de violences policières, il est de toute façon très difficile de faire condamner des policiers.

L'avocat Slim Ben Achour a défendu plusieurs victimes de violences policières. Il plaide notamment pour la mise en place du récépissé après un contrôle d'identité, une promesse de campagne du candidat François Hollande, finalement abandonnée. Il a fait condamner l'Etat pour faute lourde après cinq contrôles d'identité au "faciès", en juin 2015.

"Dans les affaires de violences policières, il est particulièrement difficile de faire condamner les policiers. On bute sur des solidarités entre les policiers, l'IGPN et le parquet. Je ne sais pas si c'est le cas dans cette affaire, mais c'est quelque chose que j'ai constaté dans d'autres dossiers. Dans les affaires de personnes violentées par la police, il faut apporter des preuves tangibles de ces violences. C'est ça qui compte dans un procès. Or, les preuves, vous pouvez compter sur la solidarité de la corporation de policier pour qu'elles ne sortent pas.

Dans les enquêtes, celui qui va oser parler et qui va apporter des preuves contre son collègue est mort socialement dans la police. On se serre les coudes. On n'aura jamais de témoignages comme: 'je l'ai vu, je n'ai pas compris, c'était dangereux'… Si on est dans un dossier où il n'y a pas de preuves, les enquêtes internes ne vont rien donner, et l'IGPN ne va pas pousser les collègues à dire la vérité. S'il y a un procès, vous avez des juges qui sont en général obligés de constater qu'il n'y a pas de preuves tangibles pour condamner un représentant des forces de l'ordre, dont on sait en plus qu'il a un 'travail très difficile', comme le disent ses avocats.

Et même quand vous avez des preuves, les policiers échappent à une condamnation. Prenez l'affaire Zyed et Bouna: vous avez la preuve audio que les policiers n'ont pas porté assistance à personne en danger. Et pourtant, ils n'ont pas été condamnés.

"Il y a des quartiers où les procédures de contrôle d'identité ne sont pas respectées"

Les violences comme celles commises sur Théo, pour moi, elles sont ordinaires dans les quartiers. Ce qui change, et qui fait que l'affaire prend une telle proportion, c'est que là on a la preuve avec les constatations médicales et avec la vidéo qu'il s'est passé quelque chose. A partir du moment où les violences lors d'un contrôle d'identité ne font pas l'objet de preuves, elles n'existent pas. Or, il y a des quartiers où les procédures d'interventions de la police ne sont pas respectées.

Ce sont toujours les personnes qui ont les caractéristiques de Théo - un jeune des quartiers - qui reçoivent un traitement qui n'est pas conforme à celui que l'on réserverait à des gens lambda. Et dans tous les dossiers de violences policières que j'ai traités, il y a des constantes au-delà de la brutalité: le propos raciste, la discrimination, et aussi un recours à la sexualité, soit dans des propos homophobes ou à connotation sexuels, soit dans le rapport de domination absolue.

S'il n'y a pas de caméras, un mort ou une venue au commissariat, on est dans l'opacité la plus complète puisqu'il n'y a pas de récépissé du contrôle d'identité.

"La généralisation du smartphone fait évoluer les choses"

Mais les choses sont en train d'évoluer. Grâce à trois facteurs: le premier c'est la généralisation du smartphone qui permet de filmer les violences policières et apporter des preuves ; le second c'est l'intérêt médiatique croissant pour ces affaires ; et enfin, le fait que les juges et les magistrats du parquet ne sont plus dupes de certaines pratiques policières, d'autant que les dossiers sont beaucoup mieux montés par les avocats dans ces affaires.

Les policiers ont d'ailleurs bien compris les 'dangers' du smartphone. Dans un des dossiers que j'ai traité - le dossier Vadot, du nom de ce professeur qui a subi des violences policières pour avoir filmer une interpellation musclé – la première chose qu'ont fait les policiers, c'était éliminer le film du contrôle d'identité: ils sont même allés dans le cloud pour éliminer le film. Idem, dans un autre dossier de violences contre des adolescents du 12e arrondissement de Paris: avant le contrôle d'identité, les policiers examinent les portables, les éteignent voire les jettent. Donc là si le dossier Théo prend une importance considérable, c'est qu'il révèle à tout le monde ce qui est à mon sens des pratiques ordinaires".

Propos recueillis par Philippe Gril