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Si les victimes de viol ne portent pas plainte, c'est parce qu'on ne les considère pas

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Seulement 13% des personnes se déclarant victimes de viol déposent plainte, selon une étude de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). Des chiffres qui illustrent le manque de considération des victimes, selon Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol. Pour RMC.fr, elle réclame la fin du délai de prescription et un jugement systématique des viols aux Assises.

Le Dr Emmanuelle Piet est médecin et présidente du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV). L'association, fondée en 1985, gère notamment une permanence téléphonique (0 800 05 95 95) pour venir en aide aux personnes victimes de viols et d'agressions sexuelles.

"Ces chiffres sont à peine meilleurs qu'avant. On voit qu'il y a un peu plus de femmes qui se déclarent victimes. Ce n'est pas qu'il y a plus de viols, c'est qu'on arrive enfin à parler de ce sujet. Mais il n'y a encore que 13% des victimes de viol qui osent porter plainte. Il y a ce sentiment que ça ne va servir à rien. Il faut dire que nous avons beaucoup de témoignages de femmes qui montrent que, dans certaines brigades de police ou de gendarmerie, l'accueil de ces victimes n'est pas bon. Certains ne sont pas bien formés à la prise de plainte de victimes de viols ou d'agressions sexuelles, ce qui fait qu'elles ne sont pas toujours entendues. Parfois cela se termine en main courante. Poser une main courante pour un viol…! On devrait avoir systématiquement une prise de plainte.

"Des femmes très mal accueillies par la police"

J'ai pas mal d'appels de femmes qui ont été très mal accueillies par la police: on ne les a pas cru, on les a engueulées parce qu'elles n'étaient pas assez précises sur leurs souvenirs, que franchement elles faisaient des histoires pour pas grand-chose, qu'il s'agissait de leur mari et qu'il ne peut y avoir viol dans ce cas… Forcément les victimes vont rester terrorisées et ne vont pas donner suite.

Si un policier vous dit: 'ça ne va pas marcher, il n'y aura pas de preuves, vous partez dans une procédure qui n'aura jamais de débouchés'… forcément vous n'allez pas porter plainte.

Parfois, des questions posées à la victime vont lui donner l'impression qu'elle n'est pas entendue. On a l'impression qu'au niveau des forces de police et de gendarmerie, le récit de la femme n'est pas pris en compte. Les dernières femmes que j'ai accompagnées ont eu ce sentiment. Une victime est fragilisée, son agresseur lui a dit que personne ne la croirait, qu'il allait la tuer si elle parlait: au final, elle va retirer sa plainte.

"Seulement 1% des violeurs sont condamnés"

Ce qui ne favorise pas le dépôt de plainte non plus, c'est le fait que seulement 1% des violeurs sont condamnés lorsqu'ils passent devant une cour d'assises. Mais 80% des viols sont jugés en correctionnelle. Ça nous met dans une grande colère: un viol n'est pas un délit, c'est un crime qu'on ne doit pas juger en correctionnelle mais aux assises.

Une autre difficulté à parler de son viol ou à porter plainte, c'est le fait que dans la plupart des cas, la victime connaît son violeur: c'est son mari, son père, son patron, un collègue, un copain d'école… ça va être plus compliqué de porter plainte si la victime côtoie son violeur ou son agresseur tous les jours. Et souvent, ce dernier a donné à la victime des injonctions pour qu'elle se taise.

"La prescription, c'est la paix des agresseurs"

Il est également essentiel de supprimer le délai de prescription pour les violeurs. On l'a vu avec l'affaire Flavie Flament. Si elle avait révélé le nom de son violeur présumé, elle aurait pu être condamnée pour diffamation et il aurait gagné, puisqu'une fois que les faits sont prescrits ils n'existent plus. Pourtant, en parlant, elle aurait pu libérer la parole de nombre de femmes dans des affaires qui n'étaient pas prescrites. Cette prescription, c'est la paix des agresseurs."

Propos recueillis par Philippe Gril