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Saisie des 7 tonnes de cannabis: les policiers de l’Office des stups contre-attaquent

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Info RMC - Placé en garde à vue fin mars, l’ancien chef de l’Office de répression du trafic illicite des stupéfiants a fait part de ses regrets devant les enquêteurs de l’IGPN, la police des polices. Le commissaire François Thierry, ainsi que trois policiers de l’Office étaient suspectés de trafic de stupéfiants dans l’affaire des 7 tonnes de cannabis saisies par les douanes à Paris en 2015. 9 autres policiers ont été entendus. L’ancien patron de l’Ocrtis reconnait quelques erreurs mais défend son action et son informateur.

En ce mois d’octobre 2015, aucun des responsables de l’Office des stups ne semble vraiment aux commandes. C’est pourtant la plus importante livraison surveillée de drogue jamais organisée par le service: 12 tonnes annoncées par l’informateur – en réalité au moins 16. François Thierry part plusieurs jours en Colombie pour une mission Europol alors que la drogue vient d’arriver. Son adjoint a un déplacement en Bulgarie, et le chef de la division opérationnelle est en congés, préoccupé par son père malade. "Nous avons fait trop de choses en même temps et c’est certainement un des échecs de cette opération", reconnaît l’ancien chef de l’Office central pourtant habitué, tout comme ses collègues, à être au four et au moulin en gérant les enquêtes depuis l’étranger. 

Dans un premier temps pourtant, cette livraison surveillée – technique autorisée par la loi – reste sous l’œil de l’Office antidrogue. Le camion poids lourd qui contient la marchandise est d’abord surveillé à Tanger. Puis 3 véhicules de police le prennent en filature depuis l’Espagne jusqu’à un entrepôt à Vénissieux près de Lyon. Ensuite, plus rien. Les enquêteurs de l’Office chargés de la surveillance du camion restent volontairement discrets et à l’écart, suivant les consignes de prudence à la lettre, à tel point qu’ils n’ont pas su que la drogue avait été déchargée du poids lourd dans l’entrepôt, selon leurs déclarations. Ils n’ont pas vu n’ont plus vu les nouveaux fourgons repartir remplis de cannabis vers Aulnay sous-Bois.

"Erreur d’appréciation" opérationnelle

Seul François Thierry semble être au courant que la marchandise est déplacée en région parisienne, prévenu par son informateur qui a en charge la logistique de l’importation de drogue - et qui est aujourd’hui mis en examen pour trafic de stupéfiant. Le "cousin" a changé ses plans par peur d’être démasqué, relate le commissaire. Certains de ses contacts étaient "devenus méfiants". Même si aucune loi n’impose une surveillance constante dans le cadre des livraisons surveillées, c’est un des points qui pose problème à l’IGPN. Et sur ce point opérationnel, l’ancien chef de l’Office fait son mea culpa. "Je pense aujourd’hui que c’est une erreur d’appréciation de ne pas organiser de surveillance entre Vénissieux et Aulnay". Il justifie sa décision de l’époque par plusieurs raisons : pour que les fonctionnaires se reposent avant une nouvelle séquence de surveillance plus dense, pour éviter d’être accusé de "protéger" la drogue en suivant le convoi comme cela a été le cas dans un précédent dossier, et enfin pour éviter que ses équipes soient repérées alors qu’il a toute confiance en sa source pour lui faire un compte rendu détaillé. Mais il n’en est rien.

Après Aulnay-sous-Bois, l’informateur déplace encore une partie de la drogue, vers Nantes, sans prévenir le commissaire. "Ne pensez-vous pas qu’il vous manipule à ce moment-là?", demande le policier de l’IGPN. Non, répond le commissaire. "Il m’a expliqué qu’il avait fait ça dans l’urgence, avec la certitude de bien faire pour restaurer la confiance de son intermédiaire". Pour le patron de l’Ocrtis de l’époque, rien n’était perdu à ce stade. Malgré ses initiatives imprévues, il suppose que son indic l’aurait prévenu pour la phase de livraison définitive, celle "qui nécessitait impérativement un dispositif de surveillance solide".

Des moyens pas à la hauteur des ambitions

Mais pour cette livraison surveillée d’octobre 2015, c’est le début du fiasco. La DNRED, le service de renseignement des douanes, saisie 1,9 tonne de cannabis lors du trajet en direction de Nantes. Paniqué, l’informateur fait alors déplacer le reste de la résine dans des fourgons garés sur la voie publique dans le 16e arrondissement de Paris. S’il n’a pas voulu en parler le jour même aux policiers de l’Office qu’il rencontre, il en informe François Thierry rentré de Colombie, le lendemain, 17 octobre, en présence de son adjoint. Mais les douanes ont là encore le tuyau. Elles saisissent à cet endroit, le soir même plus de 7 tonnes de cannabis, affirmant ne pas être au courant qu’il s’agissait d’une enquête de la police. Elles mettent aussi un terme sans le savoir à une opération d’infiltration de plusieurs policiers à Lyon. Ils espéraient être sollicités pour prendre en charge une partie de la drogue et faire tomber l’un des plus gros trafiquants français.

L’opération ratée est dévastatrice pour l’Office central dans son ensemble. A la fin de son d’audition, François Thierry revient de lui-même, à demi-mots, sur sa responsabilité. "Nous avons pendant plusieurs années essayé de mettre en œuvre une stratégie innovante et indéniablement téméraire pour lutter contre le trafic de cannabis. Cette stratégie a permis de réaliser de très beaux démantèlements de filière. Je comprends cependant combien elle a pu être mal interprétée (…) Je constate aussi combien nous étions ambitieux par rapport aux moyens matériels et humains dont nous disposions », conclut l’ex chef de l’Ocrtis, inlassablement soutenu par ses collègues entendus dans cette enquête.

La responsabilité de la justice

Lors de leurs auditions, les autres policiers placés en garde en vue ont d’ailleurs tous rappelé que la stratégie mise en place par l’Office des stups a été validée chaque année par les magistrats de la JIRS (juridiction inter-régionale spécialisée) de Paris. Initialement, elle centralisait toutes les demandes de livraisons surveillées à la manière d’un parquet national antidrogue, ce qui permettait d’avoir une ligne directrice claire, selon plusieurs commissaires en poste à ce moment-là. 

Fin 2012, la Juridiction parisienne s’est désengagée, demandant aux policiers de s’adresser aux parquets compétents à l’entrée de la drogue sur le territoire. "L’absence de coordination entre les services enquêteurs, l’absence de coordinations entre les magistrats (parquets territoriaux, parquets JIRS, juges d'instruction) tout était réuni pour que la catastrophe ait lieu", explique le commissaire Stéphane Lapeyre. "L’Ocrtis et ses policiers n’ont pas cherché à gruger les magistrats, ni à faire preuve de déloyauté ajoute-t-il. Je suis fier de ce que nous avons fait pendant ces 6 années".

Mensonge ou perte de mémoire d’un juge?

Une partie de la drogue importée dans le cadre de cette livraison surveillée - autorisée par la loi – avait de bonne chance d’être transportée et livrée par des policiers infiltrés. Ces derniers avaient déjà été présentés à des trafiquants. Ils espéraient désormais que ces derniers feraient appel à eux pour pouvoir atteindre la tête du réseau, qui n’est autre que l’un des 5 plus gros trafiquants de stupéfiant français, actuellement caché à l’étranger.

L’infiltration, baptisée Janissaire, a été mise en place dans le cadre de la commission rogatoire d’un juge d’instruction lyonnais. Entendu en tant que témoin l’an passé, ce magistrat affirmait ne pas avoir été tenu informé par les policiers du fait qu’une livraison surveillée était en lien avec l’infiltration. Une accusation balayée par le numéro 2 de l’Office des stups lors de son audition. Patrick Laberche assure lui en avoir parlé lors d’une conversation téléphonique le 16 octobre, en présence d’un commandant qui confirme ses dires. Selon le commissaire, il a alors rassuré le juge lyonnais sur la "pérennité de l'opération Janissaire malgré le lien entre la livraison surveillée" et la saisie de 1.9 tonnes à Nantes par les douanes. Des messages échangés entre les deux hommes 10 jours plus tard semblent confirmer les propos du policier. Le magistrat écrit "ne t’inquiète pas (…) Vous avez été « clair dès le début du dossier Janissaire".

Autre élément troublant, le juge affirme n’avoir eu connaissance de l’identité de l’informateur que le 26 novembre, plus d’un mois après la saisie de 7.1 tonnes à Paris par les douanes. Or, le magistrat la connaissait bel et bien depuis le 24 mars 2015. A cette date le juge fait savoir qu’il a identifié la source de l’opération d’infiltration et se fait confirmer ses initiales par le directeur adjoint de l’Ocrtis. La question est désormais de savoir pourquoi le juge a menti ? "Peut-être parce qu’après la saisie d’une telle quantité de drogue par les douanes, personne ne voulait être accusé d’avoir couvert le trafic de résine de cannabis en France", avance une source proche de l’enquête.

Claire Andrieux