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Santé des femmes précarisées: "Il faut que l’offre de soins aille vers elles"

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Le 28 mai marque la Journée internationale d'action pour la santé des femmes. L'occasion de se pencher sur les actions internationales, mais aussi de se préoccuper de la situation en France. Bernard Guillon, gynécologue et fondateur de l'Association pour le développement de la santé des femmes, s'occupe avec son association des femmes en grande précarité. Il explique son action à RMC.fr.

Bernard Guillon, gynécologue, président et fondateur de l'Association pour le développement de la santé des femmes (Adsf). 

"En 2001, quand j’ai invité quelques copains à créer l'Association pour le développement de la santé des femmes (Adsf), l’idée était de faire du développement, de sensibiliser à la différence d’accès aux soins, à l’économie, l’éducation, tout ça. Etant gynécologue, j’ai commencé surtout par faire des missions de médecine, aux Comores, puis en France dès 2002, à Paris en particulier, auprès des femmes en grande précarité. 

En 2003, on a mené une petite enquête dans les hôpitaux de la région parisienne, et on a calculé qu'environ 1500 femmes par an accouchaient sans avoir eu aucun suivi pendant leur grossesse. Or c'est bien prouvé que le fait d'avoir un suivi pendant la grossesse fait que les risques de complication diminuent. 

Ayant pas mal fréquenté les grandes ONG, je me suis aperçu dans les années 1990 qu'elles avaient du mal à intégrer l’idée que les femmes avaient des besoins différents en termes de santé.

Elles estimaient que la priorité était de donner des soins primaires, et que pour les hommes et les femmes, c’était pareil. Eh bien non, ce n'est pas ça l’égalité, c'est une égalité réductrice. 

"La gynécologie, de la médecine de luxe"

Au début, nos consultations étaient perçues comme de la médecine de luxe, qui n'avaient rien à voir avec ces populations précaires et pauvres qui n’en avaient pas besoin, en gros. 

Notre idée était donc de rencontrer des femmes qui avaient été hébergées en urgence pour la nuit, le matin au petit-déjeuner de discuter avec elles, de les sensibiliser au suivi gynécologique. 

Aujourd'hui, on a mis en place des équipes mobiles pour la santé des femmes, avec deux petits camions et trois équipes, et on fait des maraudes. On a une convention avec le Samu social de Paris depuis 2002.

En fin d'année dernière, on avait 86 bénévoles: quelques médecins, pas mal de sage-femmes, et des gens qui ne sont pas médicaux du tout. Nos équipes sont composées de trois personnes, avec un médical de préférence et un travailleur social, et l'idée est d'aller auprès des femmes précarisées. 

"Ramener les femmes vers l'offre de soins de droit commun"

Notre idée, ce n'est pas de faire du soin itinérant. Il n’y a pas de raison que dans notre société française, il y ait des populations qui aient droit à de la médecine humanitaire, en mode dégradé, et puis d’autres populations qui aient droit au système de droit commun.

L’idée est de ramener ces femmes-là vers l’offre de soins de droit commun: il n’y a pas de raisons pour qu’elles ne soient pas prises en charge, on n’est pas un pays pauvre, on a les moyens de soigner tout le monde.

Les populations qu’on rencontre sont tellement précarisées qu’elles ont du mal à aller vers l’offre de soin: il faut que l’offre de soins aille vers elles. C’est la logique de notre action. Elles ont une sorte d’inhibition, de crainte, de démotivation, de dépersonnalisation.

On les écoute, on parle avec elles, on essaie de les sensibiliser, et quand elles sont d’accord, on leur trouve un rendez-vous dans le système de soins de droit commun.

Pas plus de pathologies, mais des difficultés particulières

Eventuellement, on les accompagne au rendez-vous car l’interface entre le système médical et ces populations est très difficile. En plus, ces patientes ont des difficultés avec la temporalité, n’ont pas toujours les moyens de respecter ces horaires, et quand on a pris un rendez-vous et qu'on arrive avec un quart d’heure en retard, on se fait souvent jeter dehors.

A part pour la grossesse où il y a les complications particulières de l’absence de suivi, on n’a pas le sentiment qu’il y ait plus de pathologies. Finalement, elles expriment les mêmes choses que toutes les femmes, avec des difficultés particulières."

Propos recueillis par Liv Audigane