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Interne en médecine, je pense tous les jours à la peur des procès en cas d'erreur

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Selon une enquête révélée ce mardi par le principal syndicat d'internes en médecine, l'Isni, les deux tiers des étudiants en médecine souffrent d'anxiété, et 27% se disent dépressifs. RMC.fr a recueilli le témoignage d'un interne aux urgences, qui raconte comment le manque de personnel, la peur des procès, et le sentiment d'abandon engendrent stress et anxiété.

Florent (le prénom a été modifié), 28 ans, est interne aux urgences d'un hôpital de Meurthe-et-Moselle.

"Je ne suis pas surpris par les résultats de cette enquête. Cette anxiété qu'on peut ressentir, on en parle entre nous. C'est un vrai sujet de société puisqu'il y a eu plusieurs suicides, parfois même de grands professeurs. Il y a plusieurs formes de pression: celle qui tient à la hiérarchie et mise par certains chefs, et celle qui tient aux patients.

"Par peur des procès, on fait des scanners par précaution"

Aux urgences, on est régulièrement seuls avec des patients et on subit des agressions de façon récurrente. La plupart du temps elles sont verbales, mais parfois on est proche de l'agression physique. Cela engendre beaucoup de stress.

Il y a aussi ce que j'appelle le stress d'efficacité. Dans mon service d'urgence, on manque de personnel. Il faut qu'on se dépêche, que ça aille vite. Mais on a surtout en tête, en permanence, une peur des procès que l'on pourrait nous intenter en cas d'erreur. On y pense tous les jours et ça nous rend très anxieux. Du coup, même si on a un doute sur l'efficacité d'un examen, on va le faire quand même, par peur du procès. On fait des scanners par précaution. Avant quand un médecin faisait une erreur, il n'y avait pas de procès. Alors qu'aujourd'hui, s'il est normal que les droits du patient aient été réévalués, il y a une exagération dans la mise en cause judiciaire des médecins.

"On peut laisser des internes opérer sans aucune expérience"

Après, si la situation est compliquée dans mon service d'urgences, nos chefs sont très présents pour nous et très sympas. On a systématiquement un retour sur notre travail, avec un bilan. Par contre, dans le service de gynécologie de la ville où j'exerce, il y a un grand sentiment d'abandon des internes. On peut se retrouver seul interne alors qu'on n'a aucune formation. On peut laisser des internes opérer sans aucune expérience gynécologique-obstétrique. Il n'y a qu'un chef qui, parfois, est injoignable. Je discutais avec un anesthésiste de ce service qui m'a dit: 'Heureusement que l'homme est bien fait, parce que s'il y avait des répercussions sur l'homme de toutes les conneries médicales qui sont faites, ce serait une catastrophe'…

Quand on est externe on a qu'une hâte, c'est d'être interne, parce qu'on peut prescrire, on est autonome… Et puis d'un jour à l'autre, on passe d'externe à interne, notre responsabilité passe de 0 à 100%, alors qu'on n'a aucune expérience. Dans ce service de gynécologie, on se retrouve au bloc à opérer une patiente, et on se dit: 'merde, je ne sais pas ce que je dois faire'. C'est sûr que ça rend nerveux.

"48h de gardes en trois jours"

L'autre problème c'est le nombre d'heures, avec des semaines qui approchent les 60 heures. Après c'est très aléatoire, ça dépend des services. Dans certains services tout roule, avec des gardes de 24h où l'on peut dormir 12h. Et parfois on enchaîne 48h de gardes en trois jours, en ayant peu dormi.

L'anxiété, la dépression, on en parle entre nous mais on ne va pas aller se plaindre au chef. Il y a un côté obscur. Ça ne remonte pas à la hiérarchie. Ce n'est pas bien vu de se plaindre, parce qu'on est tous dans le même cas.

On fait 10-12 ans d'études, donc c'est le mental qui entre en compte, et cela peut être vu comme un manque de mental. C'est tabou. On peut en parler, on peut dire qu'on est crevé, mais c'est un métier qui touche à l'homme, un métier à risque, donc c'est vu comme normal et c'est compliqué de se plaindre. Certains jours l'envie d'arrêter nous traverse l'esprit. Et puis, on tombe sur des patients qui nous ramènent à la raison quand on a de la chance d'en rencontrer ces jours-là"

Principaux enseignements de l'enquête de l'Isni:

L'étude révèle que 66,2% des internes déclarent souffrir d'anxiété et 27,7% de dépression. Plus grave encore, 23,7% ont eu des idées suicidaires dont 5,8% dans le mois précédent l'enquête.

L'analyse, qui s'est penchée sur les "principaux facteurs de risques", montre que si 73,3% des répondants estiment avoir le soutien de leurs pairs, ils ne sont que 49,3% à affirmer avoir celui de leurs supérieurs hiérarchiques, un chiffre qui grimpe à 61,5% parmi les internes.

Ils sont également 10,8% à déclarer avoir subi des violences psychologiques et 33,5% à juger l'encadrement insuffisant.

Propos recueillis par Philippe Gril