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Nuage radioactif de ruthénium 106: "Cette situation est très inquiétante"

La carte modélisée par l'IRSN sur l'origine possible de la contamination.

La carte modélisée par l'IRSN sur l'origine possible de la contamination. - IRSN

L'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) a dévoilé vendredi une carte qui indique que l'origine de la pollution radioactive au ruthénium 106 détectée fin septembre se situerait en Russie. Mais aucune information officielle n'est tombée. Pour la Criirad, il est urgent d'avancer dans ce dossier: "Il est possible qu'au moment où nous parlons, il y ait encore des personnes exposées à une radioactivité tout à fait importante".

Bruno Chareyron, ingénieur en physique nucléaire, est le directeur du laboratoire de la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité). Cette association, fondée à la suite de l'accident de Tchernobyl en 1986, effectue ses propres analyses sur la radioactivité pour améliorer l’information et la protection des citoyens, par exemple en cas d’incidents nucléaires. Elle a alerté dès le 5 octobre sur l'importance de rechercher rapidement la cause de la contamination de l’air en Europe par du ruthénium 106.

"Sur le territoire français, la contamination de l'air par le ruthénium 106 a été faible, voire très faible. Le problème pour nous n’est donc pas au niveau du territoire français mais de l'urgence à identifier l'origine de cette contamination. Si cette contamination vient bien d'une installation terrestre, il peut y avoir eu depuis plusieurs semaines une exposition aux radiations des travailleurs, des riverains. Elle peut être importante et nécessiter des mesures de protection.

Ce qu'apporte la modélisation de l'IRSN, c'est de conforter l'hypothèse que c'est bien une installation terrestre située entre la Volga et l'Oural qui serait à l'origine du rejet. Cet exercice de modélisation est extrêmement complexe. Il n'a de sens que si on élimine d'autres hypothèses. Comme celle de l'entrée dans l'atmosphère d'un satellite qui pourrait contenir une source de ruthénium pour sa motorisation. Mais d'après l'enquête qu'a fait l'AIEA, il n'y a pas connaissance de rentrée dans l'atmosphère terrestre d'un satellite à cette période. Si le rejet vient d’une installation terrestre, soit l'installation à l'origine de ces rejets n'en est même pas consciente, soit il y a une dissimulation par les autorités du pays, dans les deux cas c’est grave.

"Cela représente plus de 300.000 fois les rejets autorisés pour la centrale de Cruas sur une année"

Pour nous, ce qui est grave et inquiétant dans ce dossier, c'est qu'on a cette information depuis le début du mois d'octobre, et il n'y a pas eu semble t 'il de mobilisation suffisante. On aurait pu imaginer que toutes les ambassades des pays européens organisent la collecte d'échantillons de terre ou de végétation dans les pays pressentis comme étant à l’origine de la contamination, pour qu'il y ait des analyses. On aurait aussi pu faire l'analyse des avions susceptibles d'avoir survolé la zone. Cela ne semble pas avoir été fait.

Ce qui est inquiétant, c'est qu'il n'est pas possible de remonter de façon certaine à l'origine de cette contamination. Si vraiment cette contamination provient des rejets d'une installation terrestre, et si vraiment la quantité rejetée correspond à l'évaluation théorique qu'en fait l'IRSN, c’est-à-dire entre 100 et 300 térabecquerels (jusqu'à 300.000 milliards de becquerel), la population qui vit autour de cette installation a pu être soumise à des retombées importantes. Et peut l'être encore aujourd'hui compte tenu du fait que la radioactivité du ruthénium 106 n’est divisée par deux qu’au bout d’un an. Pour vous donner une idée, ça représente plus de 300.000 fois les rejets autorisés pour la centrale de Cruas sur une année. C’est pourquoi nous avons lancé cette alerte le 5 octobre.

"Des citoyens avec un simple compteur Geiger auraient pu ou pourraient encore détecter une radioactivité anormale"

Le plus inquiétant, c'est de voir qu'en 2017, il soit encore possible qu'un phénomène de contamination par le ruthénium 106 aussi important ne puisse pas être élucidé. Des citoyens avec un simple compteur Geiger auraient pu ou pourraient encore détecter une radioactivité anormale en se rapprochant de l'installation à l'origine de ce rejet (si c’est une installation terrestre). Le problème, c'est de rendre accessible à plus de citoyens dans le monde et en particulier autour des installations nucléaires, des moyens de mesure et des connaissances pour qu'ils puissent faire ce travail. En France, la Criirad gère son propre réseau d'alerte dans la vallée du Rhône. En cas de contamination importante, nous serions en capacité d'informer les citoyens. Là, on est dans le noir le plus complet sur cet incident. Il faut que les états soient mobilisés pour comprendre ce qui s'est passé.

Qu'est-ce que le ruthénium 106?

Le ruthénium 106 est un élément radioactif artificiel, qui n'est donc pas présent naturellement sur terre. "Il a une période physique d'un an: c'est le temps que met sa radioactivité à être divisée par deux", explique Bruno Chareyron. Il est produit en grande quantité dans les réacteurs nucléaires, mais aussi dans des installations spécifiques. Rosatom, la société d'état qui gère tout le secteur du nucléaire en Russie, a démenti être à l'origine de l'incident, à l'instar de Kazatomprom, son homologue du Kazakhstan.

Propos recueillis par Antoine Maes