RMC

Lectures du texte de Charb censurées: "une espèce de principe de précaution débile"

-

- - AFP

L'adaptation théâtrale du texte de Charb Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes fait l'objet de plusieurs annulations pour des raisons diverses. Pour le metteur en scène Gérald Dumont, il s'agit d'une forme d'"autocensure".

Gérald Dumont, metteur en scène de la compagnie du Théatre K, a adapté au théâtre le texte de Charb Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes:

"Le texte de Charb est un texte antiraciste qui défend toutes les minorités. Peut-être que le titre avec le mot 'islamophobie' fait peur.

L'université de Lille II annule car elle craint des 'risques de débordement'. A mon avis, il n'y a pas de risque. C'est seulement une frousse, une forme d'autocensure. A force de se dire qu'il y a des risques, on commence à y croire. Je trouve ça terrifiant qu'il y ait une annulation pour ces raisons-là. Je n'aime pas employer cette expression 'ils ont gagné', mais on y pense forcément.

En plus au sein d'une université qui doit être un lieu de débat, annuler est une erreur, à mon avis. C'est une espèce de principe de précaution débile. Ils veulent apparemment repousser à la rentrée, mais quelle sera la situation en octobre? On ne sait pas, mais à mon avis rien n'est gagné.

"C'est fou le nombre de gens mal à l'aise que l'on rencontre"

Il y a une autre annulation à la Maison régionale de l'environnement et des solidarités de Lille car la Ligue des Droits de l'homme (LDH) et le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) ne soutiennent pas le texte. Ils sont tous super mal à l'aise. La LDH n'approuve pas trop la ligne de Charb sur l'islam et le MRAP est en pleine discussion pour savoir comment se positionner sur ce texte. C'est fou le nombre de gens mal à l'aise qu'on rencontre.

Avec Marika Bret, la DRH de Charlie Hebdo, on est souvent ensemble et on voit bien que beaucoup de gens se posent beaucoup de questions. Alors que quand on lit le texte, on voit bien que c'est un texte profondément antiraciste. C'est un texte qui défend les musulmans. Quand on a fait des rencontres, souvent les gens comprenaient de travers ou l'avaient mal lu. C'est pour ça qu'on se bat pour faire ce texte, c'est pour ça qu'on veut le défendre, c'est pour ça qu'on essaie de le jouer en lycée ou dans les centres sociaux. Ce n'est pas toujours facile, mais on veut le défendre.

Il y a beaucoup de gens qui font semblant de ne pas comprendre ce texte, comme ils faisaient semblant de ne pas comprendre les caricatures. C'est facile, ça permet de créer une tension sans doute profitable pour certains, mais le texte explique simplement que la critique des religions, ce n'est pas du racisme. Et que 99% des musulmans en France ne font chier personne. C'est une minorité qui emmerde tout le monde.

"On se rendait compte qu'il y avait une vraie utilité"

Si j'ai eu envie de faire cette lecture, c'est qu'au bout de quelques mois après les attentats de Charlie, ils ont commencé à s'en prendre plein la tronche. Les morts comme les vivants. Pour moi, c'était insupportable, j'entendais trop de conneries. Je ne devais faire ce spectacle qu'une fois, et puis il a été repris au Luxembourg. Beaucoup de gens de l'équipe de Charlie sont venus et après on a décidé de le diffuser parce qu'on se rendait compte qu'il avait vraiment une utilité.

Avec Marika Bret, on s'est retrouvé à Ostricourt dans le nord dans un centre social où la majorité de la salle était musulmane, il y a eu des échanges chouettes. Evidemment, on a eu droit à 'ils l'ont bien cherché', mais il y a eu une rencontre qui permettait d'expliquer les choses et c'était très important. Il ne faut pas toujours laisser la parole aux mêmes.

Il y aussi le festival d'Avignon. On avait contacté des lieux qui étaient hyper intéressés. L'idée était de faire le spectacle avec l'équipe de Charlie, des philosophes, des sociologues, des journalistes… Et puis d'un seul coup tout est parti en vrille, il y a eu abandon sur abandon. On continue à se battre pour y être mais rien n'est acquis.

Il y a une vraie régression, c'est évident. Avec Marika Bret, on est tristes et en colère. Je ne sais pas jusqu'où ça va aller. Est-ce qu'on peut continuer à parler d'islam sans avoir peur d'avoir peur? Il y a un carcan qui s'est créé dans lequel on ne peut plus rien dire. Ce texte est pourtant simple et limpide, il faut le lire!"

Propos recueillis par Paulina Benavente