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Assassinat de trois militantes kurdes à Paris en 2013: où en est l'enquête dix ans après?

Ce samedi se déroule une marche en l'honneur des trois militantes kurdes assassinées, dans le dixième arrondissement, il y a dix ans presque jour pour jour. Un triste anniversaire, seulement trois semaines après la mort de trois militants kurdes, tués par William Malet, devant le centre culturel de la rue d'Enghien. D'autant plus que leur communauté demande toujours justice, dans ce dossier de 2013, où les services secrets turcs sont fortement soupçonnés.

Le 10 janvier 2013, au matin, trois femmes kurdes, activistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), sont retrouvées mortes dans les locaux du centre d'information du Kurdistan, 147 rue Lafayette à Paris. Sakiné Cansiz, Leyla Soylemez et Fidan Dogan ont chacune été tuées, de plusieurs balles dans la tête.

Très vite, la communauté kurde accuse sur la Turquie : le PKK est une organisation terroriste pour Ankara et une grande partie de la communauté internationale et surtout, l'ennemi juré du gouvernement turc.

Un agent double?

Un homme notamment attire sur lui les soupçons: Omer Guney, présent sur les lieux au moment du crime. Mis en examen et incarcéré, ce jeune turc, arrivé deux ans plus tôt à Paris, est soit disant à la recherche de ses racines kurdes. Il est l'homme à tout faire du PKK. Surtout, des doutes apparaissent rapidement sur le fait qu'il soit potentiellement un agent infiltré des services secrets turcs.

Lui, le "kurde de cœur", appartenait en fait à un mouvement ultranationaliste turc. Les enquêteurs ont aussi retrouvé un enregistrement d'une conversation entre lui et des agents d'Ankara, parlant d'une mission. Autant d'indices donc qui étayent la thèse d'un agent double. Mais cinq semaines avant le procès, en 2016, Omer Güney meurt des suites d'un cancer du cerveau. L'affaire est donc classée.

Mais les familles des victimes n'ont pas cessé le combat. Elles se sont constituées parties civiles en 2019 et le dossier a été rouvert. En résumé, les enquêteurs concluent que oui, les trois assassinats ont pu être commandité par les services secrets turcs, dans le cadre d’une opération contre le PKK. Mais dix ans après, rien n'a pu être officiellement établi.

Des documents secret défense

Pour que l’enquête avance, il faudrait que le juge d’instruction puisse accéder à des documents des services secrets français. Sauf que tout est classé "secret défense".

"Cette enquête n'est pas menée car il y a un secret défense. La population franco-kurde demande à ce que secret défense soit levée. Pourquoi ça prend autant de temps ?" demande Yukben, membre du Conseil démocratique kurde en France.

Depuis trois ans, familles et juges en réclament la levée. Le conseil du secret de la défense nationale a été saisi à deux reprises et à chaque fois, il a émis un avis défavorable. Mais c'est au président Macron de trancher désormais.

"Il y a de tels intérêts géopolitiques entre la France et la Turquie que le pouvoir politique refuse de faire la vérité sur la préparation et la réalisation des attentats de janvier 2013", juge Antoine Comte, avocat des parties civiles.

Une douleur ravivée

Il y a trois semaines, le triple meurtre raciste de la rue d'Enghien est venu raviver la douleur des kurdes. Dans la communauté kurde, tous y voient un écho:

"C'est l'impunité qui a mené à la récidive. Si la lumière avait été faite sur les assassinats de 2013, on n'aurait pas revécu les mêmes faits aujourd'hui. En tant que femme kurde, on attend que la France mène l'enquête de manière transparente. Si elle ne le fait pas, on ne pourra pas pardonner la France une deuxième fois" explique Zozan Serhat, une des responsables du Mouvement des femmes kurdes.

La douleur et la peur sont d'autant plus vifs que la militante Evin Goyi, tuée en décembre rue d'Enghien, aurait dû mener la marche commémorative pour les trois victimes de cet assassinat de 2013, ce samedi, de la Gare du Nord à la Place de la République. Entre 10.000 et 15.000 personnes y sont attendus.

Lucile Pascanet (avec MM)