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Pour le général Vincent Desportes,  l'opération Sentinelle "fait du mal aux armées"

Pour le général Vincent Desportes, l'opération Sentinelle "fait du mal aux armées". (Photo d'illustration)

Pour le général Vincent Desportes, l'opération Sentinelle "fait du mal aux armées". (Photo d'illustration) - AFP

L'attaque au Carrousel du Louvre de vendredi dernier visant des militaires de l'opération Sentinelle a permis au gouvernement de réaffirmer l'utilité de cette dernière. Pour le général Vincent Desportes, le constat est différent. Il estime que les forces armées sont utilisées à mauvais escient, entraînant une inefficacité des forces engagées dans cette opération.

Vincent Desportes est un ancien général de division de l'armée de terre. Ingénieur, docteur en histoire et professeur à Sciences Po, il désavoue aujourd'hui l'opération Sentinelle, et ce, malgré l'attaque du Carrousel du Louvre, lors de laquelle quatre militaires ont riposté et neutralisé l'assaillant. 

"L’opération Sentinelle a probablement une efficacité, mais elle est simplement d’ordre psychologique. Rien ne prouve aujourd'hui qu’elle ait empêché le moindre attentat, sinon on le saurait, sinon on l’aurait dit. Au contraire, tout montre que Sentinelle, qui a été déclenchée juste après les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015, n’a empêché aucun des grands attentats qui ont eu lieu en France, et en particulier ceux du 13 novembre et de Nice.

Les faits ne sont pas très favorables, voire pas du tout. Le problème de l’opération Sentinelle, c’est qu’elle indique bien, par la présence des militaires, les lieux où il ne vaut mieux pas conduire d’attaque parce qu’il y sont présents. En revanche, elle indique parfaitement à qui veut s’en prendre aux militaires, et c’est ce qui s’est passé au Louvre, les endroits où on peut aller les attaquer.

Le bilan me semble donc plutôt négatif, puisqu'on sait que cette opération pèse d’un poids très lourd sur la capacité des armées. L’armée de terre en particulier est la première concernée. C’est également une gabegie, parce que la formation des soldats coûte très cher, alors qu'on leur apprend à faire un métier qui n’est pas le leur. On est bien dans une dépense budgétaire et capacitaire qui n’est payée par rien en retour.

"La présence des militaires risque de se banaliser"

L’opération Sentinelle a quand même un effet psychologique. D’abord, cela laisse croire à la population française que le gouvernement a sérieusement pris le problème du terrorisme en main. Ensuite, elle provoque un autre effet psychologique, qui est celui de rassurer la population. Mais en même temps, ça l’inquiète, ce qui est peut-être positif parce que les gens restent sur leurs gardes. Ils se disent 's’il y a des soldats, c’est que c’est dangereux', et ils sont peut-être un peu moins indifférents qu’avant. Ceci dit, plus cette opération va durer, plus ils s’habitueront à voir des militaires à tous les coins de rue et devant toutes les gares. Leur présence risque de se banaliser. 

En revanche, je pense qu’il est normal que l’armée de terre participe à la protection du territoire national et à la sécurité des populations. Mais il faut qu’elle le fasse comme elle sait le faire: on pourrait très bien avoir des forces dédiées à la protection du territoire national, avec deux ou trois réservoirs de forces positionnés en France, prêts à réagir très rapidement. L’armée serait prête à intervenir en cas de massacre de masse et elle le ferait efficacement avec tous ses moyens concentrés (hélicoptères, radio logistique…). Tout ce qu’elle ne peut pas faire aujourd'hui puisque les moyens sont totalement dispersés.

"Les armées ne sont pas utilisées comme elles devraient l’être"

On peut très bien donner l’efficacité militaire en rassemblant les soldats, en les tenant prêts et en les entraînant. Cela a un double intérêt: si nécessaire, ils peuvent venir boucler très rapidement le lieu de l’attaque et faire quelque chose. Dans ce cas de figure, ils auraient été utiles au Bataclan, par exemple. Ils pourraient aussi continuer à s’entraîner ensemble, ce qu’ils ne font plus lorsqu'ils se promènent à la Tour Eiffel. Enfin, pendant cet entraînement, ils pourraient apprendre les savoir-faire spécifiques aux interventions antiterroristes, ce qui n’est pas le cas aujourd'hui.

On voit que les armées ne sont pas utilisées comme elles devraient l’être, même s’il est normal qu’elles soient déployées pour la protection du territoire national. L’armée, ce n’est pas une addition de soldats, mais une synergie d’hommes. La force de l’armée, c’est la force du collectif. Or, les soldats ont un taux de rotation considérable: en 2016, plus de la moitié de la force terrestre a été absente 150 jours de chez elle. 

"L’opération Sentinelle est entrain de changer l’ADN de l’armée"

La lutte antiterroriste est efficace à partir du moment où les forces sont utilisées pour faire leur travail. Lorsqu’elles sont déployées lors de l’opération Barkhane, pour arrêter et détruire les terroristes, c’est leur métier. Lorsque l’armée est déployée à Chammal ou au Moyen-Orient pour attaquer Daesh, c’est son métier, et là, elle est utile. Cette lutte antiterroriste se fait à la fois de l’extérieur et à l’intérieur, c'est complémentaire. Mais aujourd'hui, quand on demande aux militaires d'exercer un métier qui n’est pas le leur, celui de sentinelle, c’est totalement stupide. Un soldat n’est pas une sentinelle qui épie. 

L’objectif essentiel de l’opération Sentinelle n’est pas antiterroriste, il est politicien. Personne ne doit s’attendre à ce que ça change avant le mois de mai 2017. Cette opération est entrain de changer l’ADN de l’armée. Les volontaires qui viennent s’engager pour faire un métier de soldat s’aperçoivent que, pour la moitié du temps, on leur fait mener un combat de sentinelle. Ils ne sont pas venus pour ça. Cela pose des difficultés dans le recrutement, car les hommes ne restent pas. Ils se fatiguent et sont séparés de leurs familles, pour des soldes qui ne sont pas du tout augmentés. Ce qui conduit à une grande lassitude. Globalement, l’opération Sentinelle fait du mal aux armées".

Propos recueillis par Alexandra Milhat