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Pourquoi la colère monte chez les enquêteurs de la Police Judiciaire

Le projet de réforme de la police judiciaire, prévue pour 2023, fait face à un mouvement de mobilisation contre lui au sein de la PJ. Une association a été montée pour lutter contre ce rassemblement de la PJ et de la "sécurité publique" au sein d’un même pôle. Leur crainte: que les enquêtes sur la grande criminalité ne soient laissées à l’abandon. 

C’est un mouvement de fronde inédit qui secoue la prestigieuse police judiciaire. Un projet de réforme, prévu pour 2023, inquiète très fortement les enquêteurs de la PJ. Une réunion doit avoir lieu à ce sujet aujourd’hui Place Beauvau, en présence du ministre de l’Intérieur. 

Leur peur: être "disloqués". En effet, la PJ serait rassemblée dans une filière "investigation" avec les enquêteurs de la sécurité publique, chargés de la petite et moyenne délinquance, pour traiter ensemble toute la moyenne délinquance: les cambriolages, les agressions… Au détriment de la grande criminalité qui exige du temps et des moyens. Dans les huit départements où la réforme est testée, des enquêteurs de police judiciaire ont dû faire du maintien de l’ordre. D’autres, spécialistes des trafics de drogue, doivent aussi enquêter sur des violences familiales. 

Une association pour lutter contre cette réforme 

Une fronde jamais vue, car des enquêteurs de la police judiciaire ont monté une association pour s'opposer à ce projet de réforme: l'Association nationale de la police judiciaire (ANPJ), lancé le 17 août dernier. Selon eux, il menace le "savoir-faire" et la "spécialisation" de ces policiers chargés d'enquêter sur les crimes "les plus graves". 

"Les effectifs de la police judiciaire, ainsi fondus dans ceux de la sécurité publique, n'auront plus ni le temps ni les moyens de combattre la criminalité organisée et les crimes graves et complexes", explique l'association.

Dans un communiqué, l'ANPJ, qui se déclare comme "apolitique et sans étiquette syndicale", qualifie cette réforme d'"opaque et mortifère", avec des "conséquences désastreuses pour la sécurité des citoyens et l'indépendance de la Justice".

"C’est incompréhensible ! Au lieu de continuer à profiter de leur hyperspécialisation, face à des voyous eux-mêmes hyperspécialisés, on va leur demander d’essayer de continuer à faire ça, mais en plus de traiter de la délinquance de masse pour laquelle ils n’apporteront malheureusement aucune solution ni pérenne, ni viable", explique Stéphanie Duchâtel, de la DRPJ Versailles et membre de l’association ANTJ. 

Le directeur de la police tente de désamorcer la fronde, Darmanin "amendera ce qu'il faut amender"

Face à ce vent de fronde, le directeur général de la police, Frédéric Veaux, qui a fait toute sa carrière en PJ et qui porte cette réforme, vient d’écrire à tous les enquêteurs pour les rassurer. Il affirme qu’il "ne s'agit pas de remettre en question ce qui fonctionne bien mais de pouvoir s'appuyer sur l'expertise de la direction centrale de la PJ (pour) la lutte contre la petite et la moyenne délinquance (qui) mérite qu'on lui accorde la même attention que celle portée aux affaires relevant de la criminalité organisée ou de la délinquance spécialisée". 

Il assure que les effectifs dépendants de la direction centrale de la PJ "ne seront pas mis à contribution pour traiter les stocks de procédures": 

"Une doctrine de la police judiciaire relative à son organisation et son fonctionnement est en cours d'élaboration (pour) garantir ses capacités d'initiative et la préservation du temps long nécessaire à l'aboutissement des affaires les plus complexes", explique celui qui signe "toujours fidèle à la PJ".

De son côté, Gérald Darmanin, invité de C à vous, sur France 5, a expliqué. Gérald Darmanin a ouvert toutefois la voie à des amendements tout en défendant sa réforme:

"On amendera ce qu'il faut amender, mais la police ne peut pas être le seul endroit où l'on ne se réforme pas. Je les soutiens mais je leur dis qu'il faut se moderniser", a déclaré le ministre de l'Intérieur.

Il estime cette réforme "très importante" nécessaire parce que même si "nous avons de magnifiques policiers de police judiciaire, aujourd'hui, l'investigation, ce sont moins d'affaires résolues".

Une "reforme qui ne va pas dans la bonne direction" pour François Molins

Des propos, de part et d'autre, qui ne convainquent pas forcément, à ce stade, les enquêteurs de la PJ interrogés par RMC. Mais pas seulement: les magistrats eux aussi s’en alarment. Interrogé chez nos confrères de France Inter, François Molins, le procureur général près la Cour de cassation, parle d’une réforme qui "ne va pas dans la bonne direction". 

Il estime qu’il y a deux "risques" dans cette réforme. Premièrement, il juge risqué "de détruire quelque chose qui fonctionne. Parce qu'aujourd'hui (...) les seuls services qui sont arrivés à garder la qualité dans les enquêtes, c'est la PJ". Deuxièmement, l’ancien ancien procureur de Paris estime que l’échelle département retenue par la réforme est trop petite:  

"La criminalité aujourd'hui a beaucoup évolué. Ça se joue à l'échelle des inter-régions et de l'international. C'est trop petit le département, ce n’est pas la bonne échelle", s’alarme-t-il. 
Guillaume Biet et Maxime Martinez