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La France piégée à Abidjan

« Le Parti pris » d'Hervé Gattegno, c'est tous les matins à 7h50 sur RMC du lundi au vendredi.

« Le Parti pris » d'Hervé Gattegno, c'est tous les matins à 7h50 sur RMC du lundi au vendredi. - -

La situation est toujours très confuse en Côte d’Ivoire où Laurent Gbagbo refuse de se rendre. L’armée française a pris part aux attaques contre les forces pro-Gbagbo, dans le cadre d’un mandat de l’ONU. Le scénario du pire se profile, y compris pour la France.

Dans la confusion qui règne à Abidjan, on sent bien que toutes les désinformations et les intoxications sont possibles. En tout cas, tant que Laurent Gbagbo n’a pas abandonné le pouvoir, ce qui va forcément finir par arriver, de gré ou de force. Mais ce qui frappe, c’est l’attitude offensive, vindicative de la France et la présentation aseptisée qui en est faite. Nos soldats ont effectivement participé à des attaques contre les troupes de Gbagbo, officiellement sous un mandat de l’ONU, mais dans des conditions qui posent question. On ne doit pas faire semblant de ne pas voir le malaise qui entoure cette opération : il s’agit notamment de savoir si la France n’a pas, depuis le début, des arrière-pensées qui iraient au-delà de la seule sécurité des populations civiles en Côte d’Ivoire…

Qu’est-ce que cela signifie? Il y a bien une résolution de l’ONU…

Oui, mais elle n’autorise qu’à bombarder les armes lourdes des troupes de Gbagbo. Or les tirs de la force Licorne (les troupes françaises) et des soldats de l’ONUCI n’ont pas visé que des blindés, mais la radio-tv ivoirienne (ce qui peut se justifier par le souci d’empêcher des appels aux meurtres comme au Rwanda) et aussi la résidence de Gbagbo, ce qui serait bien plus discutable. Et dans le même temps, l’ONUCI s’avère incapable d’empêcher des massacres de civils qui apparemment sont imputables aux deux camps. Comparons avec ce qui se passe en Libye : dans les deux cas, la France a été en pointe pour réclamer une intervention militaire ; mais à Tripoli, on s’en tient au cadre fixé par l’ONU ; on n’attaque pas Kadhafi. A Abidjan, c’est nettement moins clair. Et pourtant, on entend plus de critiques sur notre intervention en Libye que sur notre rôle en Côte d’Ivoire.

La France, qui aurait des "arrière-pensées", cherche-t-elle depuis le début à renverser Gbagbo? C'est ce que disent ses partisans...

Il y a un point sur lequel on ne peut pas leur donner tort : Nicolas Sarkozy soutient en effet Alassane Ouattara depuis le premier jour. Il est l’un des premiers chefs d’Etat à l’avoir proclamé vainqueur des élections, et en décembre, il avait même lancé un ultimatum à Gbagbo pour qu’il parte. S'ajoute à cela qu'il est de notoriété publique que Ouattara est un ami personnel de Nicolas Sarkozy et de Martin Bouygues, et aussi d’autres industriels français importants. Ce n’est évidemment pas compromettant en soi, mais ça ne qualifie pas la France pour se poser en arbitre impartial ; nous sommes plutôt l’allié d’une partie contre une autre. Et là encore, ne soyons pas naïfs : nous le sommes moins pour défendre la démocratie que pour défendre nos intérêts.

Quels intérêts avons-nous à défendre en Côte d’Ivoire ?

Des intérêts économiques et politiques. Tous les grands groupes français ont pignon sur rue à Abidjan: Bolloré, Total, Bouygues, BNP, France Telecom… 50% des investissements étrangers en Côte d’Ivoire sont français. Malgré cette présence et malgré la présence d’un contingent militaire depuis dix ans, Laurent Gbagbo n’était pas considéré comme un partenaire ni comme un ami. Parce qu’il a été proche des socialistes, mais surtout parce qu’il est un de ces présidents africains qui ont joué sur les oppositions ethniques, tribales, religieuses pour réduire l’influence française. Quoi qu’on pense de Gbagbo – et il est évident qu’il est aujourd’hui dans son tort –, il est certain qu’il paie le prix de cette volonté d’émancipation. Chassez la Françafrique par la porte, elle revient par la fenêtre. Gbagbo s’est piégé lui-même. Mais il nous a entraînés dans son piège. Quoi qu’il arrive maintenant, c’est à la France que les Ivoiriens vont le reprocher.

Ecoutez «le parti pris» du jeudi 7 avril avec Hervé Gattegno et Jean-Jacques Bourdin:

Hervé Gattegno