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"Expliquez-nous": quand la polémique des "pandemic bonds" s'invite en plein coronavirus

Les bourses se sont effondrées, et les grandes entreprises se posent la question des dividendes à verser aux actionnaires. Explications avec Nicolas Poincaré.

Au début de l’épidémie de coronavirus, les bourses mondiales se sont littéralement effondrées. Plusieurs bourses enregistrant même des baisses record certains jours. Avec cette crise sanitaire, on a également reparlé des pandemic-bonds. 

Ceux-ci ont une histoire incroyable. Au départ, tout part d’un bon sentiment. Comment attirer l’argent des financiers vers la gestion d’une éventuelle pandémie mondiale, et surtout vers l’aide aux pays les plus pauvres ? 

En 2017, trois ans après l'épidémie d’Ebola qui a fait 10.000 morts en Afrique en 2014, la banque mondiale invente un outil financier. On attire l’argent des investisseurs privés en leur promettant des intérêts conséquent de 6 à 11%. C’est beaucoup. Trois pays très riches, le Japon, l’Australie et l’Allemagne acceptent de payer ces intérêts. Pour les investisseurs, c’est un pari sur l’avenir. Si aucune pandémie ne se déclare, il toucheront ces intérêts généreux, et gagneront beaucoup d’argent. Si au contraire une épidémie apparaît et bien, ils perdront l’argent investi. Tout leur l’argent, ou bien seulement 16% de leur investissement en fonction du risque qu’ils ont accepté. Évidemment, les rendements ne sont pas les mêmes.

Les "pandemic-bonds" sont lancés en 2017 et c’est un succès. 320 millions de dollars sont récoltés. Le contrat est très clair et tout à fait morbide. Si une épidémie provoque au moins 2500 morts dans un pays et 20 morts dans un deuxième pays, les investisseurs perdent leur argent, et les fonds sont versés aux pays concernés, s’il s’agit de pays pauvres. Résultat, une épidémie d’Ebola se déclare en 2018 au Congo en Afrique et fait 2200 morts, mais seulement au Congo. Ce n’est donc pas une pandémie et les investisseurs gardent leur argent. 

Arrive maintenant le coronavirus. C’est évidemment une pandémie. Les fonds vont donc être débloqués pour les pays les plus pauvres, à partir du 9 avril. Mais, si l’on retire les intérêts versés, il ne restera que 30 ou 40 millions d’euros. Une goutte d’eau. Une toute petite goutte d’eau. La plupart des investisseurs vont rentrer dans leur frais et les pays du tiers-monde ne vont rien toucher ou presque.

Moralité, quand le monde de la finance essaie de faire de l’humanitaire, c’est assez morbide, voire indécent. C’était un pari sur les morts à venir, et ça s'est révélé totalement inefficace. 

Les corona-bonds, symbole du manque de solidarité de l'Europe

Si l’histoire va vite oublier des pandemic-bonds il ne faut pas les confondre avec les corona-bonds. Car ça, c’est plus sérieux. C’est la proposition la semaine dernière des pays du sud de l’Europe. La France, l’Italie et l’Espagne ont proposé d'émettre des obligations européennes. Autrement dit de lever des milliards sur les marchés financiers, à des taux intéressant, parce que garantis par tous les pays de la zone euro. 

Mais par deux fois la semaine dernière, l’Allemagne et les Pays-Bas ont dit Non. Et avec une très grande brutalité, surtout de la part du Premier ministre néerlandais. En Italie, cela a été perçu comme une gifle. On a vu sur les réseaux sociaux, des milliers d’Italiens brûler le drapeau européen.

Jeudi la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen a publié une tribune dans la presse italienne pour présenter officiellement les excuses de l’Europe à l’Italie et promettant plus de solidarité à l’avenir. On en est là, le débat sur les corona-bonds n’est pas terminé. Mais on ne peut pas dire pour l’instant que l’Europe ait fait preuve d’une grande efficacité ou d’une grande solidarité face à la crise pour le moment. Pour dire les choses poliment…

Le monde de la finance est aussi agité par une question : en cette période de crise, peut-on verser des dividendes aux actionnaires ? Et la réponse est non, ce qui est tout à fait inédit dans l’histoire du capitalisme français. Nous sommes à la période de l’année où sont généralement versés les dividendes. C’est-à-dire 1 euro, 10 euros, 30 euros par action pour rétribuer ceux qui prennent le risque d’investir dans une société. 

Sauf que le ministre de l'Économie a prévenu : une entreprise ne peut pas continuer à payer ses actionnaires et en même temps demander à l’Etat de payer ses salariés grâce au mécanisme du chômage partiel. C’est l’un ou l’autre.

Après un moment de flottement, la plupart des grands groupes français ont annoncé qu’il ne verseront pas de dividende cette année. Zéro euro pour les actionaires d’ADP, d’Airbus, d’EDF d’Engie, d’eiffage, des banques, des assureurs.

Seuls les groupes en très bonne santé, comme Total ou Hermès dans le luxe, ont annoncé qu’ils ne demanderaient pas un euro d’aide public et que par conséquent, ils s'autorisent à rémunérer leurs actionnaires. Mais ce sont des exceptions et les actionnaires savent que 2020 sera une année catastrophique. Globalement, les financiers ont le nez sur les cours de bourses et comptent l’argent qu’ils perdent tous les jours. Ils sont comme tout le monde : inquiets et sidérés par ce qui se passe.

Nicolas Poincaré