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Faut-il continuer à faire croire au Père Noël? "A travers leurs mensonges, les parents jouent un vilain tour à l'enfant"

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Le mensonge du Père Noël est-il bénéfique pour l'enfant? Aux yeux du psychologue Sébastien Chapellon, il aide à démasquer des vérités cachées, mais remet en cause aussi le discours des parents. Interview pour RMC.fr.

Sébastien Chapellon est docteur en psychologie à l'université de Guyane, et auteur de plusieurs articles sur le mythe du Père Noël.

"Le mythe du Père Noël a deux intérêts dans deux temps du développement de l'enfant. Il crée, bien sûr, un monde magique et merveilleux, qui laisse croire qu'il existe un père Noel généreux au Pôle Nord qui, tous les ans, lui apporte des cadeaux à profusion.

Ce qui est moins connu, c'est que l'enfant cesse de croire au Père Noël vers l'âge de 7 ans. Il va entendre, à l'école, dans la cour de récréation qu'il n'existe pas. Dès lors, il va douter, désavouer ses camarades, puis, douter de ses parents, et cesser d'y croire. Selon moi, l'enfant passe à ce moment-là un nouveau cap. Il va remettre en cause le discours parental, remettre en cause ses parents, et certains dogmes. Il prend une nouvelle distance qui n'est pas sans douleur. C'est un monde d'illusions qui tombe. C'est important qu'il puisse questionner.

"Ils réalisent que les parents peuvent mentir"

L'enfant, désormais, cesse de prendre pour argent comptant tout ce qu'on lui dit. Plus sceptique, il va vérifier les choses avant de les croire. Le Père Noël y participe. Plus tard, quand on cherchera à lui faire croire à quelque chose de trop gros, on va répond "Je ne crois plus au Père Noël".

Je propose de voir cette désillusion comme un rite de passage, un rituel culturel, une initiation. Il y a la catégorie des petits, qui croient, et les grands, qui ont cessé d'y croire.

Ils prennent ce mensonge pour une vérité. Une fois les parents démasqués, ils réalisent que les parents peuvent mentir. Cela va créer une distance. Il vont être plus méfiant vis-à-vis des parents. C'est comme pour la petite souris, où il va réaliser que les parents abusent de sa naïveté. Cette prise de conscience n'est pas plaisante, mais est essentielle. Après, l'enfant va chercher à vérifier ce qu'il entend.

"Une désillusion douloureuse"

Comme pour d'autres mythes, il y a une désillusion douloureuse. Certains gardent un souvenir amer pendant longtemps. Dans toute société, il y a des rites de passage pour les enfants. Une fois qu'ils sont franchis, ils permettent une reconnaissance sociale. Il y a un deuil à faire, d'un monde magique, et en même temps, il franchit une étape de son existence.

L'ethnologue Claude Lévi-Strauss avait étudié ce rite du Père Noël et le mettait en parallèle avec les katchinas des indiens des Etats-Unis, chez qui les adultes se déguisaient au solstice d'hiver, de manière affreuse, effrayante, et les enfants qui avaient désobéi recevaient des coups! Ceux qui étaient obéissants n'étaient pas frappés. Les enfants avaient très peur de ce moment. Les adultes en profitaient, cachés, déguisés, pour se venger un peu de leurs enfants. Toute l'année, ils leur disaient que s'ils n'étaient pas sages, des esprits maléfiques viendront se venger.

"Les parents délèguent à une autorité tierce"

A une époque, en France, on avait le Père fouettard. Saint-Nicolas était beaucoup plus violent encore. Derrière le Père Noël - une forme de divinité des enfants -, on a Odin, le dieu nordique, qui le soir du 21 décembre venait déposer des cendres dans les chaussettes des enfants désobéissants. Les enfants se disaient qu'ils avaient intérêt à se tenir à carreaux…

Le Père Noël joue aussi ce rôle d'autorité tierce. C'est comme en famille, il y a ce papy, ce tonton, qui fait très peur aux enfants. Quand l'enfant ne mange pas sa soupe, on leur dit "on va appeler "papy Daniel". Le simple fait de rappeler cette figure extérieure, va réhausser l'autorité des parents, sans qu'ils aient à se mouiller de trop, en faisant appel à l'imaginaire de l'enfant.

Le psychanalyste Donald Winnicott montre qu'il y a toujours une violence larvée dans le lien parent-enfant. Les enfants, ce n'est pas, "que du bonheur". C'est aussi beaucoup de colère et de frustration. Comme quand une mère secoue son bébé parce qu'il n'arrête pas de pleurer parce qu'il a de la fièvre. A travers ce mensonge ritualisé, les parents jouent un vilain tour à l'enfant. On le voit dans les préparatifs, ils ont envie de faire plaisir, et c'est en même temps bien rigolo de cacher les cadeaux sous le placard, dans son dos.."

Propos recueillis par Paul Conge