RMC

Le Tour de France femmes, "un énorme pas en avant pour le développement du cyclisme féminin"

Le premier Tour de France femmes s'élancera ce dimanche de Paris pour huit jours de course. Plus de trente ans après la dernière tentative, ce projet veut s'inscrire sur le long terme et doit faire gagner en visibilité le cyclisme féminin qui achève un processus de professionalisation.

24 juillet 2022. Pour la deuxième fois de l'histoire, un Danois, Jonas Vingegaard va triompher sur les Champs-Élysées. Juste avant le passage des hommes, comme de coutume, c'est aux femmes de s'élancer en lever de rideau. Mais là où, jusqu'ici, la Course by le Tour ne faisait qu'une classique autour des Champs-Élysées ou sur les grands cols des Alpes ou des Pyrénées, les coureuses du peloton professionnel vont s'élancer pour leur premier Tour de France avec une première étape entre la Tour Eiffel et les Champs-Élysées.

Ce n'est pas le premier Tour de France féminin. Une première édition a eu lieu en 1955, puis chaque année, en même temps que les hommes, entre 1984 et 1989. La dernière édition, remportée par la triple vainqueure de l'épreuve, la Française Jeannie Longo, avait été éclipsée par la défaite chez les hommes, le dernier jour, lors du contre-la-montre final sur les Champs-Élysées, de Laurent Fignon, détrôné par Greg Lemond pour huit petites secondes.

Le Tour de France femmes disparaît alors, dans l'indifférence presque générale, remplacé par un "Tour de la CEE" qui lui même ne durera pas plus de quatre ans. Depuis, des relances ont été tentées par des organisateurs privés, avec la Grande Boucle féminine ou la Route de France. Mais sans le soutien d'ASO, l'organisateur du Tour de France hommes, les expériences se sont révélées un échec.

S'inscrire sur la durée

Cette fois-ci, c'est ASO même qui est aux manettes. Il veut inscrire le Tour de France version féminin sur la durée. Ce dimanche, les 144 participantes s'élanceront pour huit jours de course. 24 équipes, 130 km par jour en moyenne. Cette année, l'épreuve se concentrera dans le nord-est de la France: les chemins de vignes de la Champagne, avant le final dans les Vosges et sa Super Planche des Belles Filles, escaladée il y a deux semaines par leurs collègues masculins.

De la haute montage, mais pas dans les Alpes ou les Pyrénées: impossible depuis Paris en seulement huit jours. Mais les prochaines éditions devraient faire la part belle aux montées mythiques du Tour. Avec ses maillots distinctifs, jaune, à pois, vert, blanc: ce sera comme au Tour masculin. Le passage également de la caravane avant la course aussi.

"On veut montrer que c'est la quatrième semaine du Tour et que la grande fête continue. Sportivement, ce n'est pas un cadeau fait aux femmes parce c'est dans l'air du temps mais parce qu'elles le méritent. Si on arrive à ce que les gens qui allument leur télé et voient des filles sur un vélo ne trouvent pas ça bizarre mais normal, on aura déjà réussi un grand pari", explique Marion Rousse, ancienne championne de France de cyclisme en 2012 et directrice du Tour de France femmes.

Un moment clé du développement du cyclisme féminin

"C'était la course qui nous manquait pour continuer notre développement" abonde Audrey Cordon-Ragot. La double championne de France de cyclisme, pensionnaire de l'équipe Trek-Segafredo - une équipe qui existe à la fois chez les hommes et les femmes - estime que le Tour de France "était le tremplin manquant à une progression encore plus fulgurante" du cyclisme féminin et doit permettre de "créer un cercle vertueux: que le Tour de France dynamise aussi les autres organisations pour faire que le cyclisme féminin devienne de plus en plus important en France".

Même constat pour Catherine Marsal. L'ancienne championne cycliste, victorieuse du Tour de la CEE et du Giro en 1990 était l'invitée de la matinale week-end de RMC. Elle estime qu'avoir "un Tour de France organisé par ASO c'est un énorme pas en avant pour le développement du cyclisme féminin, c'est clair."

"Quand on regarde le peloton féminin on voit avant tout du professionnalisme. Il y a des structures qui ont de la gueule" explique-t-elle, notant notamment l'apport des pendants féminins des équipes masculines qui ont pris place dans le peloton ces dernières années.

Gagner en visibilité

Ce Tour de France femmes est donc une étape importante pour le cyclisme féminin qui est clairement dans l’ombre des hommes. Mais quand on demande, ce samedi, sur les bords de la route aux spectacteurs du Tour masculin de citer des noms de coureuses, le bégaiement est souvent de mise, et ça se termine souvent par un... Jeannie Longo. La triple vainqueure du Tour ancienne version est encore sur toutes les bouches.

Donc l’objectif évidemment c’est de gagner en visibilité. Le Tour femmes, c'est deux heures de direct par jour, en clair sur France Télévisions et repris par plus de 170 pays dans le monde. C'est aussi une directrice connue du grand public: Marion Rousse, nommée à ce poste l'an dernier pour la course féminine, est consultante à France Télévisions et commente l'épreuve masculine depuis 2017.

"L'ambition c'est que cette épreuve se place comme la référence du cyclisme féminin dès sa première édition. D'avoir le combat des cheffes. On doit trouver des personnages qui feront qu'on va s'intéresser à elles parce qu'il y a une histoire derrière", explique le patron du Tour masculin, Christian Prudhomme.

Les noms qui résonneront en cette fin de mois de juillet sont donc ceux de la Néerlandaise Annemiek Van Vleuten et vainqueure sortante du Giro Rosa, les italiennes Elisa Balsamo et Elisa Longo Borghini ou encore la Danoise de la FDJ Cecile Uttrup-Ludwig. Chez les Françaises, Audrey Cordon-Ragot, Juliette Labous, Évita Muzic et Aude Biannic seront les têtes d'affiche de ce Tour femmes.

Un écart sur les primes assumé

L’idée c’est de faire comme les hommes mais il reste quand même des différences. Par exemple sur les primes. Jonas Vingegaard va, par exemple, toucher ce dimanche à lui seul 500.000 euros pour sa victoire. Dix fois moins pour celle qui franchira en jaune la ligne d'arrivée sur la Planche des Belles Filles, le 31 juillet prochain. Les filles se partageront sur l’ensemble du tour 250.000 euros contre 2,2 millions d'euros pour les hommes.

"Il faut comparer ce qui est comparable", argue Marion Rousse. "C'est un peu un faux débat. La médiatisation que le Tour femmes va apporter dans le système économique du système féminin, va permettre à des partenaires qui vont allumer leur télé au mois de juillet, d'investir dedans", estime-t-elle.

Mais Catherine Marsal dénonce une précarité encore présente dans le peloton professionnel féminin. Si un salaire minimum a été mis en place dans les équipes de première division (UCI Women's World Tour), il ne sera mis en place que l'année prochaine en seconde division (UCI Women's Continental Tour):

"Il y a encore beaucoup de filles dans le cyclisme professionnel qui ne vivent pas du vélo", lance l'ancienne maillot rose du Giro 1990.

Huit jours pour "faire bien"

La course va aussi durer huit jours, contre trois semaines pour les hommes: "même si le cyclisme féminin a évolyé, huit jours c'est le format type" explique Marion Rousse:

"Je ne dis pas que les filles ne sont pas capables de faire trois semaines, je pense qu'elles en sont vraiment capables. On n'a pas envie qu'un jour on se dise que ça n'a pas marché et qu'on arrête: on a envie d'être là dans 100 ans donc il faut faire les choses bien. Je préfère une course par étape de huit jours et un vrai Tour de France avec de vrais moyens, que faire trois semaines sans les moyens de le faire et sans la même renommée que chez les hommes", explique la directrice du Tour femmes.

Les organisateurs de ce Tour femmes 2022 sont confiants. En avril dernier, la deuxième édition de Paris-Roubaix femme, lancé en 2021, avait rassemblé près d’un million et demi de téléspectateurs sur France Télévisions. Certes, c'est la moitié de l'audience de la course masculine, mais cela reste un score plus qu’encourageant.

Julien Richard et Maxime Martinez