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Discrimination à l'embauche: "pour accéder à des responsabilités, il vaut mieux ne pas s'appeler Malik"

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Le défenseur des Droits Jacques Toubon tire la sonnette d'alarme. Pour lui, il est urgent de trouver des solutions aux "discriminations à répétition". Nasser, 37 ans, né en France et d'origine algérienne, bac +5, a raconté son parcours professionnel à RMC.fr.

A 37 ans, Nasser, bac +5, a monté une start-up. Et ce Français est de plus en plus tenté par un départ à l'étranger. La faute aux discriminations à l'embauche qui ont eu raison de son optimisme dans sa vie professionnelle.

"Oui, il y a de la discrimination à l'embauche quand vous portez un nom à consonance maghrébine, avec le rapprochement qui est fait entre Maghrébins, Islam et extrémisme. C'est d'autant plus compliqué par les temps qui courent. 

Au bout de 8 ans dans le secteur de la finance bancaire, j'ai voulu changer. On m'a chassé pour un poste de secrétaire général dans un fonds de capital et d'investissement. Le premier entretien s'est très bien passé. Au deuxième entretien, le responsable me dit qu'il est très emballé par mon profil.

Puis il me demande si je suis musulman tout en précisant qu'il sait que c'est interdit de me poser ces questions. Comme c'est une équipe très restreinte je comprends l'intérêt qu'il a à me poser cette question, donc je décide de répondre. Il me demande aussi si je suis pratiquant, je réponds que oui. Et puis il me demande si ma femme est voilée. Là sur le ton de la plaisanterie je lui dis qu'il faut demander à Madame. Ce monsieur avait des préjugés sur ma personne et je me suis dit qu'il fallait les lever.

J'ai fait des kilomètres pour me rendre à cet entretien, donc je n'avais pas envie de plier bagage et d'arrêter l'entretien. Et puis 48 heures après, c'était en février 2012, l'identité du tueur à scooter, Mohamed Merah, a été dévoilée. Je me suis dit que c'était mort.

J'ai finalement rencontré le numéro 2 de la boite mais elle a émis des doutes sur ma capacité à m'adapter à la vie alsacienne. J'ai appris ensuite qu'elle avait fait un casting 100% alsacien.

"Il y a une préférence nationale évidente"

Pour moi, les liens de cause à effet étaient évidents. Je voulais porter plainte mais finalement j'ai laissé tomber. J'ai eu d'autres entretiens. Ils n'ont pas abouti mais je ne peux pas affirmer que c'était à cause de mes origines étrangères. Mais il y a une préférence nationale qui est évidente. J'ai passé une dizaine d'entretiens en 6-8 mois et je n'ai pas eu de suite. Vous ne pouvez pas passer autant d'entretiens avec un taux de réussite nul.

Je me suis finalement mis à mon compte, et ça va déjà beaucoup mieux. Quand j'étais en poste, je disais qu'il n'y avait pas de discrimination, mais quand je me suis retrouvé en recherche d'emploi, je me suis rendu compte que ce n'était pas la même chose. C'est plus difficile pour nous que pour les autres. On doit travailler deux fois plus. Il y a le fameux plafond de verre: pour accéder à certaines responsabilités, il vaut mieux ne pas s'appeler Malik.

"En France, on met les gens dans des cases et ils n'en bougent plus"

C'est clairement un problème français. Aux Etats-Unis ou au Canada où j'ai des amis, vous pouvez avoir plusieurs vies professionnelles. A 35 ans, si vous voulez faire autre chose, il n'y a aucun problème. En France, on met les gens dans des cases et ils n'en bougent plus. On ne veut tellement pas se tromper qu'on est frileux.

Le racisme est tellement enraciné. Quand des gamins qui ont fait de grandes écoles et ont deux fois plus de difficultés que leurs camarades de promos à trouver un travail c'est que le mal est profond.

Cette diversité devrait être une chance, ces gens apportent une vitalité formidable, mais il y a une fracture qui s'opère".