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Banques et paradis fiscaux: "on commence à mettre le doigt sur la face cachée de l'iceberg"

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- - Reuters

Les banques européennes ont généré 25 milliards d'euros de bénéfice dans les paradis fiscaux, pointe l'ONG Oxfam dans un rapport publié ce lundi. Cinq banques françaises - BNP Paribas, Crédit Agricole, Crédit Mutuel, CIC et Société Générale - y ont déclaré plus de 5,5 milliards d'euros de bénéfice. Un mode de fonctionnement difficile à faire évoluer, estime Manon Aubry, co-auteur de ce rapport.

Manon Aubry est co-auteur du rapport d'Oxfam sur les banques européennes:

"On a mis le doigt pour la première fois sur les activités complètes de ces banques dans les paradis fiscaux. Un an après l'affaire des Panama papers, ce genre d'évasion fiscale est encore possible. L'an dernier ce qui avait été pointé du doigt, c'est le rôle de "facilitateur d'évasion fiscale" que jouent des banques pour le compte de clients. On avait surtout parlé du réseau autour du cabinet Mossack Fonseca, mais c'est un cabinet parmi des dizaines d'autres.

Derrière les banques il y a aussi de grandes entreprises multinationales. Elles aussi peuvent utiliser les paradis fiscaux pour faire du transfert artificiel de bénéfices et payer le moins d'impôts possibles comme le font d'ailleurs Apple et d'autres entreprises.

"Il y a une déconnexion complète"

Les banques françaises affichent 5,5 milliards de bénéfices, c'est colossal. Ce qui est intéressant, c'est de mettre cela en parallèle avec l'activité réelle des banques dans ces pays. Si elles avaient 5,5 milliards de bénéfices et un nombre substantiel d'employés avec un chiffre d'affaires réel, pourquoi pas? Il y a aussi des gens qui habitent dans ces paradis fiscaux. Mais là, il y a une déconnexion complète. Au total, ces banques européennes réalisent 26% de bénéfices dans ces paradis fiscaux alors qu'elles n'y emploient que 7% de leurs employés et n'y déclare que 12% de leur chiffre d'affaires.

La Société Générale, qui avait déjà été épinglée par les Panama papers au Luxembourg, réalise plus de 500 millions d'euros de bénéfices au Luxembourg. C'est plus que l'Allemagne, l'Espagne et les Pays-Bas réunis.

Ce qui a changé depuis l'an dernier, c'est que les médias en parlent. Ça fait une dizaine d'années que nous travaillons sur les questions d'évasion fiscale, et avant c'était des pratiques qu'on pouvait sentir mais on n'en parlait pas forcément. Là, on commence à mettre le doigt sur la face immergée de l'iceberg et petit à petit, l'eau baisse et on s'aperçoit de la taille de l'iceberg. C'est pour ça que ça choque et c'est quand même en soi une avancée. Ça mobilise l'opinion publique et les journalistes.

"Les entreprises courent vraiment plus vite que nous"

Le problème c'est que dans la lutte contre l'évasion fiscale on a un énorme temps de retard: il faut imaginer une course avec les entreprises multinationales qui courent vite, loin devant, depuis très longtemps. Et nous, on s'amuse à trottiner derrière. Alors oui, il y a quelques avancées, mais les entreprises courent vraiment plus vite que nous. Il y a eu des progrès sur la lutte contre l'évasion fiscale des particuliers. Il est aujourd'hui un peu plus compliqué pour un particulier de faire de l'évasion fiscale.

Mais, il y a encore beaucoup de choses à faire: il faut que les administrations fiscales se saisissent de ces données. Il faudra aussi s'attaquer aux paradis fiscaux: prendre des mesures de rétorsion dans ces pays, établir une liste qui a du sens. La liste française n'en compte que six, parmi lesquels Nauru et le Bostwana, ça n'a aucun sens du point de vue de la lutte contre l'évasion fiscale.

Les paradis fiscaux sont encore au cœur de l'activité des grandes banques européennes et il va falloir aller plus loin dans la lutte contre l'évasion fiscale".

Propos recueillis par Paulina Benavente