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Contre la République bananière, que fait la justice ?

Le Parti Pris d'Hervé Gattegno, tous les matins à 8h25 sur RMC.

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Suite du feuilleton déclenché par les déclarations fracassantes de l'avocat Robert Bourgi sur les valises d'argent qu'il aurait livrées à Jacques Chirac, Dominique De Villepin et même à Jean-Marie Le Pen.

Les accusations à l’emporte-pièce – c’est le cas de le dire – de Robert Bourgi donnent une image désastreuse et immorale de notre vie politique. Mais l’immobilisme de la justice renforce encore cette impression. Voilà 48 heures qu’un homme qui se présente comme le conseiller officieux de nos deux derniers présidents raconte qu’il a livré des montagnes de billets en provenance d’Afrique et aucune enquête n’est ouverte. Si le gouvernement veut donner le sentiment qu’il y a des secrets inavouables à couvrir, qu’il ne change rien. Si en revanche on se décide à rappeler que la France est (sur le papier) une démocratie, il faut réveiller d’urgence le Garde des Sceaux.

Pourquoi spécialement lui ? N'est-ce pas au procureur d'ouvrir une enquête ?

Contrairement à une idée assez répandue, le ministre de la Justice n’a pas le pouvoir de faire classer un dossier – mais la loi lui permet d’exiger qu’on ouvre une procédure. Dans cette affaire où le crédit des institutions est en jeu, ce serait un symbole fort et utile qu’il demande lui-même une enquête. Mais il est vrai que Michel Mercier – c’est son nom – est le ministre de la Justice le plus discret de la Ve République. Il ne parle jamais de rien, sauf des projets de lois qui étaient prêts avant son arrivée. Et sur le fait que la police viole le secret des sources des journalistes ? Pas un mot. Sur les confidences intempestives et si peu déontologiques de la juge de l’affaire Bettencourt ? Rien non plus. Le principe veut que la justice soit aveugle, mais c’est le ministre qui est muet.

Imaginons qu'une enquête soit ouverte. Est-ce qu'elle a une chance d'aboutir ?

C’est peu probable – ne serait-ce qu’à cause de la prescription et des immunités des chefs d’Etat français et africains. Mais ce qu’affirme Bourgi est trop grave pour que rien ne se passe. Il y a des éléments qui peuvent être vérifiés. On peut exiger de lui des précisions sur les dates, les noms des personnes qui ont pu être témoins des sorties d’argent. Et il est impensable de ne pas convoquer Michel de Bonnecorse, l’ancien conseiller de Jacques Chirac pour l’Afrique, qui assure que de l’argent a aussi été remis à Nicolas Sarkozy avant 2007. On pourrait même interroger Jean-Marie Bockel, que Bourgi a fait virer du ministère de la Coopération en 2008 parce qu’il avait osé dénoncer les « réseaux occultes » de la Françafrique.

Est-ce qu'il n'y a pas un risque de voir l'affaire dégénérer en grand déballage sans preuve ?

C’est déjà commencé – et c’est justement ce qu’il faut empêcher. Il va y avoir des procès en diffamation, l’accusateur et les accusés vont s’affronter parole contre parole, ce qui ne fera qu’ajouter au malaise. La justice peut essayer d’établir quelques faits. On peut aussi lancer, en parallèle, des enquêtes fiscales sur le train de vie et les avoirs de ceux qui sont désignés – y compris peut-être Chirac, mais aussi de Villepin, Le Pen et Bourgi lui-même. Et pour compléter le tout, une commission d’enquête parlementaire s’impose. Elle pourrait dresser l’état des lieux des réseaux de la Françafrique. Comme ça, on saurait si cette averse de peaux de banane est ou non le signe que la France est, à sa façon, une République bananière.

Ecoutez ci-dessous le "Parti pris" de ce mardi 13 septembre 2011 avec Hervé Gattégno et Jean-Jacques Bourdin :

Hervé Gattegno