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Il n'y a pas de lien entre le renforcement du contrôle des chômeurs et la baisse du chômage

Le logo du Pôle Emploi.

Le logo du Pôle Emploi. - AFP

Pierre Gattaz ne veut pas que la perception d'allocations chômage "donne un confort fictif" aux chômeurs. Et pour être sûr de l'éviter, il évoque l'idée d'un "contrôle journalier" de ces demandeurs d'emploi. Une technique qui a déjà été déployée chez certains de nos voisins européens, rappelle à RMC.fr l'économiste Anne Fretel. Mais avec, explique-t-elle, des effets plutôt négatifs.

Anne Fretel est maître de conférence en sciences économiques à l'université Lille 1, chercheuse au Clersé, associée à l'IRES, et membre des Economistes atterrés.

"Ce n'est pas un débat nouveau. C'est une idée récurrente, qui a été mise dans le programme d'Emmanuel Macron, selon laquelle il faudrait renforcer le contrôle des chômeurs, avec implicitement l'idée, que reprend Pierre Gattaz, qu'il y a des gens qui pourraient travailler mais qui préfèrent rester chez eux pour percevoir des allocations chômage.

"La moitié des chômeurs ne sont pas indemnisés"

Or, la première chose à savoir c'est que la moitié des demandeurs d'emploi ne sont pas indemnisés. Le montant moyen de l'indemnisation est de 800 euros. Et la part des chômeurs indemnisés a diminué avec la crise. Certaines personnes ont épuisé leurs droits, n'ont pas réussi à les reconstituer…

Le contrôle journalier existe déjà dans un certain nombre de pays. En Allemagne, les demandeurs d'emploi doivent être joignables les jours ouvrés, et s'ils ne produisent pas de justificatif expliquant pourquoi ils n'étaient pas joignable, ils peuvent se voir suspendre le versement de leurs indemnités. Ils ont droit à trois semaines de vacances, à valider avec leur conseiller.

"Accepter des emplois "convenables""

En Grande-Bretagne, de la même manière, il y a eu un renforcement des contrôles: lors de l'inscription aux job centers, chaque demandeur signe un contrat mentionnant les actes de recherche d'emploi qu'il s'engage à réaliser. Tous les 15 jours, il y a un contrôle pour voir s'il a effectivement été chercher les X offres qu'il s'était engagé à aller chercher. En Suède, les demandeurs doivent rendre des "rapports d'activités" deux fois par mois...

Renforcer le contrôle de la recherche d'emploi, c'est donc une tendance générale dans les pays européens. En Allemagne, ils doivent accepter des emplois "convenables". On retrouve cela en Grande-Bretagne et aussi en France, où ce contrôle a été renforcé avec l'offre raisonnable d'emploi, en 2008. En fonction de son poste anciennement occupé, de la rémunération, de la distance géographique, on définit un périmètre d'offres d'emploi "acceptable". Et les critères s'assouplissent au fur et à mesure.

"Un effet contre-productif"

Ces contrôles ont un effet contre-productif. Ils incitent à répondre à une offre rapidement, pour montrer qu'on donne des gages. Une personne peut se retrouver à occuper un emploi qui n'est pas adéquat par rapport à son profil.

Pour les personnes les moins qualifiées, ces contrôles incitent à mobiliser des canaux formels pour montrer qu'on a fait sa part de boulot, qu'on a déposé des actes de recherche d'emploi. Or, le marché du travail est assez informel, et la recherche se fait plutôt par l'activation de réseaux, ou la présentation de candidatures spontanées.

Les offres déposées à Pôle Emploi le sont par des entreprises qui ont plus souvent des difficultés de recrutement, et qui connaissent un fort turnover. Une partie d'entre elles propose des emplois plus défavorables ce qui peut jouer sur la récurrence du chômage. Répondre à une de ces offres, c'est accroître la possibilité de se retrouver à nouveau au chômage.

"Pas de lien entre renforcement du contrôle et la baisse du chômage"

Il n'y a pas de lien entre le renforcement du contrôle et la baisse du chômage, aucune étude ne met ce lien en avant. On a une représentation des causes du chômage radicalement différente de celle des années 1980-90. Les chômeurs seraient responsables de leur sort, ne feraient pas les efforts adéquats, et il faudrait améliorer les mécanismes du marché du travail, notamment incitatifs, et cela aurait la vertu de faire diminuer le chômage. Mais la question du contexte macroéconomique est occultée.

Une étude sur le cas de la Belgique, qui a largement renforcé son contrôle, met en avant une forme de désillusion des demandeurs d'emploi qui s'éloignent totalement de l'institution, et qu'on ne peut plus suivre, ni aider, ni accompagner, parce qu'ils ont l'impression d'être rejetés. Et d'autres qui essaient de répondre aux injonctions et dans le même temps qui continuent à utiliser leurs réseaux, qu'ils savent plus efficaces.

Une étude de Pôle Emploi sur une expérimentation du renforcement du contrôle montre que la très grande majorité des chômeurs recherche un emploi. Et ceux qui ne recherchent pas d'emploi sont des personnes dans des situations d'isolement, peu accompagnées. L'intervention du contrôleur redynamise la configuration que le demandeur entretenait avec son conseiller. Et permet de sortir d'un face-à-face et d'une forme d'enfermement qu'il pouvait ressentir. Le renforcement du contrôle s'est traduit par une redynamisation de l'accompagnement."

Propos recueillis par Paul Conge