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Paradise Papers: "C'est l'ensemble des citoyens qui payent le prix de l'évasion fiscale"

Des militants d'Oxfam se moquent de l'évasion fiscale, à Bruxelles, en 2016.

Des militants d'Oxfam se moquent de l'évasion fiscale, à Bruxelles, en 2016. - AFP

Le gouvernement a promis mardi d'engager des poursuites contre les entreprises et les contribuables français cités par les "Paradise Papers". Mais pour Manon Aubry, de l'association de lutte contre la pauvreté Oxfam, il n'y a pas de volonté politique de lutter efficacement contre l'évasion fiscale. Malgré le risque pour la démocratie, prévient-elle sur RMC.fr.

Manon Aubry est responsable de plaidoyer sur les questions de justice fiscale et d'inégalités à Oxfam France, association de lutte contre la pauvreté.

"Ce combat contre l'évasion fiscale n'est pas un combat perdu d'avance. On essaie de nous faire croire le contraire, mais il est possible d'agir. Il y a quatre choses que l'on peut faire. La première, c'est d'imposer la transparence fiscale pour que les informations soient disponibles auprès du grand public. Deuxièmement, il faut établir une liste crédible des paradis fiscaux et agir concrètement contre ces paradis. Troisièmement, on peut durcir les sanctions à l'encontre des fraudeurs, de la locomotive des paradis fiscaux aux clients en passant par les intermédiaires. Il faut, enfin, repenser le système fiscal pour l'adapter à la réalité des échanges économiques. Ce sont des exemples qui ne sont pas si difficiles à mettre en œuvre, c'est juste une question de volonté politique.

"Influence des grandes entreprises, collusions politiques…"

Pourquoi cela n'a pas été encore fait? Parce que les grandes entreprises ont de l'influence sur les règles, et parce qu'il y a une collusion avec certains hommes politiques qui sont pris la main dans le sac. Enfin, nous sommes dans un contexte où les Etats, plutôt que de se mettre autour d'une table pour y mettre un terme, se livrent une concurrence fiscale qui tire tout le monde vers les bas.

Mais le poids économique d'un pays comme la France ou l'Allemagne serait suffisant pour dissuader ce type de pratiques. Si aujourd'hui la France décide par exemple de lister l'Irlande comme un paradis fiscal et de cibler les entreprises qui font de l'évasion fiscale via ce pays, cela aurait clairement un impact majeur sur le business de l'évasion fiscal de l'Irlande. C'est vraiment une question de volonté politique. Malheureusement, ce n'est pas ce type d'action qui ont été prises jusqu'à maintenant.

"Un risque pour notre démocratie"

L'évasion fiscale est un risque pour notre démocratie et interroge notre modèle de société. La direction qu'on prend, c'est que demain peut-être, les plus grandes entreprises et les plus grandes fortunes ne paieront quasiment plus d'impôts. Les Etats iraient alors chercher l'argent ailleurs. Par exemple en augmentant la TVA (+73% de recettes de la TVA en 20 ans en France) et la CSG (déjà multipliée par 6,9% en 20 ans en France). La deuxième alternative, c'est de tailler dans les dépenses publiques, ce qui entrainerait une baisse des investissements dans les services publics – éducation, santé – qui profitent à tous.

Le résultat est le même. C'est l'ensemble des citoyens qui en paient le prix, avec des inégalités qui augmentent. Cela peut aussi nourrir les populismes. C'est pourquoi lutter contre cette évasion fiscale est un véritable enjeu pour les démocraties. Ce serait une énorme erreur pour les gouvernements du monde entier de négliger ce péril-là."

Propos recueillis par Philippe Gril