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Pourquoi le nombre de mariages d'adolescentes a bondi en 2020 en Iran

"EXPLIQUEZ-NOUS" - On va en Iran pour parler d'un fléau: le mariage précoces des jeunes filles. Un chiffre effarant : plus de 60.000 adolescentes mariées en 2020. Comment on l'explique?

Plus de 600.000 adolescentes se sont mariées l’année dernière en Iran. L'une des raisons qui explique ce chiffre effarant, c’est une aide financière du gouvernement qui conduit un certain nombre de familles dans le besoin à marier leurs filles.

Alors ce n’est pas l'objectif initial de cette aide. En fait, elle s’inscrit plus largement dans une politique de natalité. L'Iran traverse une grave crise démographique avec des mariages et des naissances en chute libre depuis plusieurs années. Résultat, la société vieillit.

Alors pour inciter les Iraniens à se marier, et à faire des enfants, le gouvernement leur accorde un prêt : plusieurs centaines d'euros. Et ça compte quand on sait que le salaire minimum est de 60 euros là-bas.

Il y a aussi des aides pour les jeunes mariés pour équiper une maison, acheter un réfrigérateur ou une gazinière, prendre un prêt immobilier. 

Mais le constat c'est que ces aides sont parfois utilisées pour vendre des petites filles. Les mariages précoces des jeunes filles repartent à la hausse après des années de baisse. Plus 12% l'année dernière pour la tranche d'âge 10-14 ans, selon une récente étude. 

Car l'autre raison à ce phénomène, c'est la grande pauvreté. Avec le retour des sanctions américaines et la crise du covid, le pays est fragilisé. Il y a beaucoup de chômage et l’inflation est au plus haut. 60 millions d'Iraniens vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Et cette grande pauvreté touche majoritairement les campagnes. Certaines familles sont donc tentées de marier le plus vite possible leurs filles pour avoir une bouche en moins à nourrir.

Les mariages autorisés dès 13 ans

Il faut aussi savoir que l'Iran est frappé par des épisodes de sécheresse très graves, principalement dans les régions du centre et du sud du pays. Des régions déjà très désertiques, et comme il y a moins de précipitations ces dernières années, il y a moins de culture, et donc moins de revenus pour les habitants qui sont souvent des paysans. Ces derniers sont poussés à marier leurs filles au plus vite.

Et puis il y a le poids des traditions. Le mariage est très important en Iran. Dans des régions rurales, où on a très peu accès à l’éducation, à internet, la jeune fille va se marier avec ses cousins, des proches de la famille, elle va prendre très rapidement son rôle de mère et ne pas faire d’études. Et ce sont des schémas qui se reproduisent de génération en génération. Et puis la loi autorise complètement ces types de mariages. 

Le Code civil autorise les mariages à partir de 13 ans pour les filles et 15 ans pour les garçons. Mais en dessous de 13 ans, c’est quand même possible. Il faut le consentement du père et une dérogation d’un juge. Ce dernier va décider si l’enfant est suffisamment mature. C’est souvent le cas, car en fait le juge pose des questions très simples qui ne permettent pas du tout d’évaluer sa maturité. Et en plus, on l’imagine, les pères peuvent appuyer leur demande en glissant quelques pots de vin.

Sans compter, que dans les zones très reculées, certaines familles ignorent complètement la loi ou n’en tiennent pas compte, et marient des filles parfois en dessous de cet âge légal. On imagine que le sujet interpelle en Iran. 

Alors il y a bien sûr des militants, des associations de défense des droits des femmes qui se mobilisent, et aussi des avocats iraniens qui cherchent les moyens de faire changer les lois. 

Il y a aussi les médias en Iran qui jouent un rôle important. Dernièrement ils ont par exemple médiatisé le décès d’une jeune enfant de 13 ans, morte en couche. Elle avait été mariée trois ans plus tôt. Ça a beaucoup scandalisé le pays. Il y a d'ailleurs de nombreuses campagnes d'ONG pour sensibiliser les parents aux dangers des grossesses précoces. Mais il y a plein d'autres problèmes urgents à régler, des crises politiques, une crise économique, des pénuries d'eau, et c’est donc difficile de se focaliser sur cette question. 

Et la crise du covid aggrave tout ça. Dans les campagnes, il y a de moins en moins de professeurs, des écoles qui ferment et donc des élèves forcés à arrêter leur scolarité. Des experts craignent que les mariages précoces prennent de l'ampleur.

Margaux Bourdin avec Guillaume Descours