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Juppé boira le calice jusqu'à la lie

Le Parti Pris d'Hervé Gattegno, tous les matins à 8h20 sur RMC.

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Alain Juppé a fêté hier le premier anniversaire de son retour au gouvernement en accueillant Nicolas Sarkozy à Bordeaux. Tous les observateurs parlent de l'idylle des deux anciens rivaux, mais pas moi...

Quand j'ai su que votre invité ce matin était le ministre des Affaires étrangères, j'ai cru que vous receviez BHL. Il faut dire que l'homme qui court les plateaux de TV pour raconter comment N. Sarkozy et lui ont terrassé l'ogre Kadhafi, ce n'est pas A. Juppé, mais BHL. Et dans le livre qu'il consacre à sa campagne de Libye, c'est à peine s'il mentionne un autre chef de la diplomatie française qui s'appellerait Juppé. On ne peut pas le lui reprocher, d'ailleurs, parce qu'il est exact que Juppé a été court-circuité sur le dossier libyen. De sorte que ce qui apparaît comme le principal succès de l'ère Sarkozy sur la scène internationale lui est étranger. Donc on peut comprendre qu'il en soit vexé. Mais il faut convenir aussi que cet épisode jure avec les portraits convenus de Juppé en nouvel homme fort de la sarkozie. S'il est décrit en éminence grise, c'est surtout pour la couleur...

Vous exagérez : on l'a vu au côté de N. Sarkozy dans toutes les réunions du G20, il ne cesse de lui rendre hommage...

C'est encore plus humiliant... Si vous aviez dit il y a dix ans à A. Juppé que N. Sarkozy le couvrirait un jour de fleurs pour faire croire qu'il est devenu son bras droit, il vous aurait traité de "minable", de "paltoquet" - notre chef de la diplomatie n'a pas toujours un langage très diplomatique... Ce qui est vrai, c'est qu'il y a toujours entre eux un rapport de forces. Juppé ne sera jamais tout à fait le vassal de Sarkozy, ne serait-ce que parce qu'il est convaincu de lui être supérieur à peu près en tout. Il n'empêche que, dans les faits, ce rapport de forces est en faveur de Sarkozy. Parce que Juppé avait au moins autant envie de revenir au gouvernement que Sarkozy n'en avait besoin. Eh bien, ce come-back a un prix. Et il n'a pas fini de le payer.

Vous ne croyez pas qu'il puisse être l'homme fort de la campagne de N. Sarkozy, voire son Premier ministre s'il est réélu ?

Si. Mais c'est un scénario qui n'exclut ni les compromis ni les humiliations. Le drame de Juppé, c'est qu'il n'endure tout cela que pour avoir le privilège (cruel) d'être à N. Sarkozy ce que M. Rocard a été à F. Mitterrand : le rival détesté, vaincu puis repêché pour symboliser le rassemblement de son camp - mais jamais vraiment considéré, encore moins adoubé. Au-delà des sourires factices, la réalité, c'est que Juppé garde des désaccords importants : il a contesté le virage sécuritaire de l'an dernier, il serait partisan d'une rigueur plus prononcée, il méprise Fillon et les autres ministres... Mais, puisqu'il faut serrer les rangs, il serre les dents. Il pousse la loyauté jusqu'au sacrifice. En politique, c'est une attitude qui paye rarement. Il a déjà bu le calice jusqu'à la lie avec Chirac. Avec Sarkozy, ce sera peut-être jusqu'à... l'hallali.

Autrement dit, vous ne croyez pas qu'il ait encore un avenir politique ?

Il a un présent, ce n'est pas si mal quand on mesure d'où il vient... Juppé a toujours été premier en tout, mais comme Premier ministre, il n'a pas laissé un excellent souvenir. Il a peut-être exercé le pouvoir 15 ans trop tôt. Maintenant, avec la crise, son austérité naturelle devient un atout : il aurait toute sa place à la tête d'un gouvernement d'experts comme en Italie. Surtout si, comme en Italie, on le dispense de passer par les élections...

Hervé Gattegno