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Lionel, infirmier: "Avant je travaillais pour le patient, aujourd'hui j'ai l'impression de remplir une tirelire"

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Après le suicide de cinq infirmiers cet été, les blouses blanches sont appelées à la grève ce mercredi par la Coordination nationale infirmière (CNI), pour réclamer des fonds supplémentaires et des meilleures conditions de travail. Lionel Lebourg, est infirmier psychiatrique depuis 26 ans dans un hôpital du Havre, où un de ses collègues s'est donné la mort. Il témoigne sur RMC.

"J'ai connu la psychiatrie dans laquelle on mettait de l'humain, on travaillait l'humain. Il y avait des effectifs qui étaient suffisants, on avait un nombre de médecins psychiatres suffisants. Et quand on avait des réunions de travail on parlait du patient.

Aujourd'hui on n'a plus d'effectifs, on n'a plus de médecins, on ne parle plus du patient. On parle logistique, gestion des plannings, de ce qui peut rapporter du fric.

Nos effectifs diminuent et ça s'est accéléré ces dernières années. . Pour l'ensemble de l'institution en psychiatrie nous avons 250 patients. Il devrait y avoir 21 psys, en tout il y en a 8. Depuis quelques mois on fait intervenir des médecins psychiatres intérimaires, qui vont rester deux semaines, 10 jours… donc il n'y a pas de suivi des patients: comme les psys ne sont pas dispos, certains patients voient 2 ou 3 médecins psychiatres différents. Et il y a de grosses aberrations : j'ai vu un psy qui prenait en consultation deux patients en même temps pour gagner du temps, d'autres qui devraient être vus en urgence et qui ne le sont pas.

"Parler avec un patient est vu comme du temps perdu"

Dans un de nos hôpitaux de jour, il y avait 8 infirmiers pour 80 patients et après un regroupement d'activité, il ne reste plus que 4 infirmiers pour 80 patients. Du coup, on ne peut plus organiser de sorties, alors que quand vous accompagnait un groupe de psychotiques en ballade à la plage vous les aidez à gérer leurs angoisses, vous les aider à aller sur l'extérieur, vous leur donnez un semblant de vie sociale, c'est énorme pour eux – c'est ça un vrai acte thérapeutique. Maintenant on gère l'urgence.

Avant quand on accompagnait un patient à l'extérieur ou qu'on prenait du temps pour parler avec lui, on considérait ça comme une démarche thérapeutique. Aujourd'hui c'est vu comme de la perte de temps par notre direction. On demande plus de faire de la gestion sur ordinateur.

"Je ne me sens pas très bien dans mes pompes"

Quand j'ai commencé j'avais l'impression de travailler pour le patient, aujourd'hui j'ai l'impression de remplir une tirelire. Ce qui importe la direction, c'est le fric : il faut qu'il y ait des entrées, il faut qu'il y ait du turn-over. Je ne me sens pas très bien dans mes pompes parfois, parce que j'ai l'impression de ne pas faire ce que je voudrais et ce qui est bon pour le patient. Celui qui paie le plus la facture en bout de course, c'est le patient. Nous, dans notre institution, ça s'est traduit par une vague de décès : en 2015 on a perdu jusqu'à 16 patients en deux mois: il y a eu des suicides et des décès qui ne sont pas anodins. Durant cette période on se demandait chaque matin : c'est qui le prochain ? Mon boulot je l'aimais, maintenant je ne l'aime plus".

P. G. avec Thomas Chupin