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Attentat de Nice - La fille de la première victime témoigne: "Des abrutis ont gâché mon deuil"

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- - éditions La Martinière

Fatima Charrihi, 55 ans, est la première des 86 victimes de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel et de son camion fou sur la Promenade des Anglais à Nice. Six mois après, sa fille, Hanane, publie, avec Ma mère patrie (Editions de La Martinière) un émouvant témoignage sur sa mère et son attachement farouche à la France. Entretien.

Hanane Charrihi, fille de la première victime de l'attentat de Nice:

"Quasiment immédiatement, dans les heures après l'attentat, je pensais déjà à écrire ce livre. Je voulais vraiment montrer la différence religieuse qu'il y a entre ma mère et ces gens-là (les terroristes, ndlr). A mes yeux, cette différence était très importante et je voulais donc témoigner là-dessus. Je voulais dire que ces gens-là n'ont rien de musulmans, n'ont rien à voir avec l'Islam. Ma foi est très importante dans ma vie et je ne ressens pas de compatibilité avec ceux qui ont tué ma mère.

Le 14 juillet, le jour de la mort de ma 'mamounette', mon mari n'a pas su m'annoncer son décès. Il n'y arrivait pas. Je peux le comprendre… Mais mon père, mes frères et sœurs aussi n'ont pas réussi à me le dire. Mon père me l'a avoué beaucoup plus tard. Il m'a dit 'J'ai réussi à appeler tous les enfants, sauf toi'. Je lui ai demandé pourquoi. Il m'a répondu 'Tu étais trop loin. Trop loin de moi…J'avais trop peur…' Mon frère a appelé directement mon mari et lui me l'a dit un peu plus tard dans la soirée.

"Je voulais entendre sa voix…"

Et quand je l'ai su, ça a été un peu comme un accouchement. A savoir que c'est une douleur que l'on n'a jamais connue et que l'on ne connaît que quand ça nous arrive. C'est une nouvelle douleur, un nouvel état d'esprit. Je n'ai jamais été comme ça de ma vie jusqu'à ce jour-là... Mais, malgré cette douleur, dans les semaines qui ont suivi sa mort, bien après l'enterrement, je n'ai pas pu m'empêcher de téléphoner sur le portable de ma mère. Je voulais entendre sa voix…

J'avais aussi un message d'elle enregistré sur mon téléphone. Je n'arrêtais pas de l'écouter. C'était un message très tendre dans lequel ma mère me demandait de la rappeler. Mais quand je suis au parti au Maroc, j'ai changé de puce. Donc à mon retour, le message s'était effacé. J'en ai pleuré comme une Madeleine dans l'avion. J'ai dit à mon mari: 'Je n'ai plus la voix de ma mère'. Mais, par habitude, j'ai continué à appeler sur son répondeur jusqu'à ce qu'ils coupent la ligne…

"Ma mère était une maman comme les autres"

Ma mère, comme pour tous les enfants, représentait le sanctuaire de la vie. C'est la première personne que l'on voit, que l'on sent, qui s'occupe de nous. C'est celle qui a la plus grande place dans nos vies. Notre nombril, cette cicatrice, représente bien cet attachement que l'on a pour notre mère. Ce livre est une déclaration d'amour envers ma mère et une déclaration d'amour envers ma mère patrie, la France. Je me l'approprie. D'où le titre du livre Ma mère patrie et non 'Mère patrie'.

Paradoxalement, si le fait d'écrire a ravivé des choses compliquées, cela m'a surtout fait énormément de bien, et à ma famille aussi. Quand je cherchais des anecdotes, fouillais dans mes souvenirs, j'avais l'impression qu'elle était avec moi. Pour vous dire, mon côté un peu dépressif est venu quand j'ai rendu les écrits. Pendant un temps, je n'avais pas de nouvelles d'Elena (Brunet, la journaliste de l'Obs qui l'a aidée à écrire le livre, ndlr), mon mari avait repris le travail, et c'est à ce moment-là que je me suis réellement retrouvée seule. C'était vraiment difficile. Si je devais dire une chose de ma mère, c'est qu'elle était une maman comme les autres. Elle était dévouée envers sa famille et ses proches.

"Malgré tout, je reste optimiste"

Dans mon livre, je parle très peu du jour de l'attentat parce que, pour moi, c'est une journée simple. Ce n'était pas une journée spéciale, où j'étais avec elle. C'était une journée classique, j'étais à Paris. Je l'ai eu au téléphone et après, voilà, c'est fini… Je pense donc que je ne peux pas en dire plus. Mais ce livre est aussi une manière de dénoncer les abrutis qui, dans les heures qui ont suivi l'attentat, m'ont confisqué mon deuil en nous insultants sur la Promenade des Anglais. On nous a dit 'On ne veut plus voir ici', 'Bien fait, une de moins!'. En réalité, j'ai été deux fois victime.

J'ai l'impression que, ma famille et moi, nous n'avons pas le droit de faire notre deuil. En réalité, je suis en train de le faire, petit à petit. Ils nous l'ont gâché. Et ça sera gâché à vie. Ce jour-là, c'était le premier recueillement pour les victimes. Il y avait encore du sang, toutes les bougies… C'était encore à vif. La ville était endeuillée. Et, malheureusement, je n'ai pas pu me recueillir en paix. Ils me l'ont gâché… Malgré tout, je reste optimiste. Je pense que l'amour et la paix l'emporteront toujours face à la haine et la méchanceté".

Propos recueillis par Maxime Ricard