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Avec #BalanceTonPorc, "on est en train de faire la peau au déni, à la culture du viol, à la loi du silence"

Harvey Weinstein.

Harvey Weinstein. - AFP

Dans le sillage de l'affaire Weinstein, de très nombreuses femmes se mettent à dénoncer des situations d'agression ou de harcèlement sur Twitter avec le #Balancetonporc. Une libération de la parole qui ravit Muriel Salmona. Fondatrice de l'association "Mémoire traumatique et victimologie", elle estime que "c'est peut-être enfin le moment pour que toutes ces horreurs s'arrêtent".

Muriel Salmona est psychiatre. Elle a fondé en 2009 l'association "Mémoire traumatique et victimologie", qui milite pour la reconnaissance de l'impact traumatique des violences et qui accompagne les victimes d'agression ou de harcèlement sexuel.

"Depuis le début de l'affaire Weinstein, on a l'impression qu'un tournant est en train de s'opérer. Le fait que des stars aient dénoncé ça, cela un impact sur énormément de femmes qui se sont dit "mais pourquoi on ne balancerait pas ce qui nous est arrivé? Pourquoi doit-on supporter cette loi du silence?". Il y a une sorte de sentiment de puissance, en quelque sorte. On est de plus en plus nombreuses, donc on peut y aller, on n'a plus peur.

Tout fonctionnait par cette peur, par la pression, la contrainte, l'emprise. Il n'y a que 10% des femmes victimes de viol ou d'agression sexuelle qui portent plainte. Et il n'y a qu'1% de condamnation. Ça veut dire que les agresseurs sont partout. Et que les victimes sont sommées de se taire. Ça fait longtemps qu'on se dit qu'ensemble, les victimes seraient plus puissantes pour dire 'stop'. Ce n'est pas un désir de vengeance, c'est un désir que ça s'arrête. C'est peut-être enfin le moment pour que toutes ces horreurs s'arrêtent. Que nos filles et nos petites filles ne subissent plus ça.

"Nous on rame depuis longtemps, on lance des pétitions, des campagnes, des enquêtes… "

D'un seul coup, on se met à y croire. En France, une femme sur six a subi un viol ou une tentative de viol. Une femme sur cinq a subi une agression sexuelle. C'est monstrueux. Et quand on parle du harcèlement habituel, c'est 100% des femmes qui l'ont subi, dès le plus jeune âge. On a laissé faire ça. Nous on rame depuis longtemps, on lance des pétitions, des campagnes, des enquêtes… Moi ça fait 20 ans que je bataille. Là, c'est super.

Il y a une prise de conscience sociétale. On est en train de faire la peau au déni, à la culture du viol, à la loi du silence. C'est déjà énorme. Derrière chaque victime qui parle, il y a un agresseur. Même s'il n'est pas poursuivi par la justice, il n'est plus invisible. C'est ça aussi qui a marqué les femmes: voir à quel point certains font des carrières de prédateurs. Là, on peut les arrêter.

"Les vieux barbons qui essayaient toujours de protéger tout le monde ne la ramènent pas trop"

Faire une action en justice, ce serait le droit le plus absolu de toutes ces femmes. Mais en France, il y a un problème de prescription. Depuis février 2017, pour des faits d'agression sexuelle, elle est à six ans. Donc énormément de faits qui remontent par ce hashtag sont prescrits. Mais ce n'est pas grave. On peut quand même porter plainte auprès du procureur de la République. S'il reçoit quatre, cinq, six plaintes qui concernent la même personne, il peut décider de faire une enquête pour voir s'il n'y a pas des victimes pour lesquelles les faits ne seraient pas prescrits.

Je suis heureuse que les femmes puissent enfin parler. Il y a peu de temps, on était en train de désespérer. Et puis il y a un moment où ça prend. Je reste prudente, mais on sent que les vieux barbons qui essayaient toujours de protéger tout le monde ne la ramènent pas trop. On est en, train de changer profondément la société, le monde veut changer. Ça ne mettra pas un coup d'arrêt total à toutes les violences sexuelles, mais ça va quand même bien les limiter".

Propos recueillis par Antoine Maes