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Pédophilie du père Preynat: "Les agressions sexuelles se passaient dans son bureau, en haut de l’église"

Le procès du père Preynat a débuté ce jeudi, à Lyon. Il est accusé de pédophilie. (Photo d'illustration)

Le procès du père Preynat a débuté ce jeudi, à Lyon. Il est accusé de pédophilie. (Photo d'illustration) - AFP

Accusé d'agressions sexuelles sur des scouts dans les années 1980-1990, le père Preynat comparaît depuis ce jeudi devant le tribunal ecclésiastique. Laurent Duverger, secrétaire de l'association "La Parole libérée", raconte pour RMC.fr les abus sexuels dont il a été victime durant son enfance.

Le procès canonique du père Preynat, prêtre du diocèse de Lyon, a débuté ce jeudi devant le tribunal ecclésiastique. Accusé d'abus sexuels sur de nombreux jeunes scouts dans les années 1980-1990, il risque de ne plus faire partie de l'Église. Laurent Duverger, 48 ans, et secrétaire d'une association de victimes ("La Parole libérée") a été victime de ces abus. Il se confie à RMC.fr.

"J’avais 9 ans lorsque mes parents m’ont inscrit à une troupe de scouts en 1978, à Sainte-Foy-lès-Lyons. Quelques mois après mon arrivée, le père Preynat a jeté son dévolu sur moi, comme sur beaucoup d’autres, mais je l’ignorais à l’époque, et je l’ignorais encore il n’y a pas si longtemps.

Pendant trois ans, de 1979 à 1982, j’ai été agressé sexuellement de sa part très régulièrement, aux réunions du samedi après-midi, et j’ai aussi quelques souvenirs durant des camps d’été. Il me demandait de le suivre. Je le faisais avec la docilité qu’on a à cet âge-là. Il était pour nous l’adulte, le chef, le prêtre. On ne refusait pas. En ce qui me concerne, la réaction de refus ne s’est jamais manifestée. Jamais je ne me suis dit 'bon, ça suffit, tu n’y vas pas, tu refuses, tu dis un non ferme et catégorique'. J’ai toujours obéi.

"Pour nous, le père était au-dessus de tout"

Sur le moment, j’avais l’impression de ne pas être là, que ça arrivait à quelqu’un d’autre. C’était une sorte de sidération. J’étais une autre personne, je le suivais, je montais les escaliers. Les agressions sexuelles se passaient dans son bureau, en haut de l’église, dans la salle des costumes. A partir du moment où il me relâchait, je reprenais une vie totalement normale, je voyais mes copains, je rentrais chez moi. 

Il usait de son autorité, parce qu’il savait qu’on ne pouvait pas lui dire non: il avait cette triple casquette du chef, du prêtre, de l’adulte. Pour nous, il était au-dessus de nos parents, de nos professeurs, au-dessus de tout. Lui dire non était impossible. Ce que je vais dire est terrible: il le faisait avec beaucoup de douceur, de gentillesse. Il n’a jamais eu de gestes brusques. Il savait très bien y faire. S’il s’était montré agressif, plus brusque, il y aurait eu beaucoup plus de réactions violentes de notre part. 

"Ma mère m’a demandé de me taire"

Le père Preynat a arrêté de s’en prendre à moi durant l'été 1982. J’avais 13 ans. Je ne l’intéressais plus car j’étais devenu un grand garçon. La dernière fois, j’en ai un souvenir assez terrifiant: il m’a agressé dans le car d’un camp de vacances, en présence de tous mes copains, en public. Je n’étais pas spécialement gêné de ce qu’il me faisait, car j’y étais habitué, mais plutôt par le fait que mes copains puissent le voir. Il y avait quand même 50 personnes. Ce jour là, il a pris un risque considérable. Je ne sais pas si des gens s’en sont aperçus, en tout cas personne n’a rien dit. On savait ce qu’il faisait, sans jamais vraiment en parler. 

Lors d’une dispute avec ma mère à propos de ma petite copine de l’époque, en 1990, j’ai brutalement sorti, sans que je ne fasse vraiment attention: "arrête de me prendre la tête, mes premières relations sexuelles je les ai eues avec le père Preynat, à 10 ans". Ca a été un coup de massue pour moi, c’était d’une violence extrême. Mais elle m’a répondu immédiatement de me taire, de ne pas en parler. On en a donc jamais parlé. Je n’ai jamais eu de soutien de la part de ma famille, et j'ai fini par couper les ponts. 

"La sexualité m’a fait peur très longtemps"

J’ai appris à apprivoiser mon passé. Mais il subsiste encore un blocage: je ne me souviens pas des mots qu’il prononçait lorsqu’il m’agressait. Je me rappelle du contact de son ventre, d’avoir été collé contre son bas ventre, c’est une sensation extrêmement désagréable. Je me souviens des odeurs de cigare et de transpiration, des lieux. Ce sont des sensations très précises. Seule l’ouïe est bloquée.

Adolescent, je me suis construit tout seul. J’étais très réservé, j’avais énormément de mal à me confier. On me prenait pour quelqu’un de froid, de cynique, de snob. J’étais incapable de m’ouvrir. Je me suis toujours senti soumis, à en souffrir, que ce soit avec les parents, un patron… Avec les filles ça été très tardif, j’avais très peur. La sexualité m’a fait peur très longtemps. 

"Il a usé et abusé de son statut de prêtre durant 50 ans"

Aujourd’hui, dans notre association "La Parole libérée", nous avons recensé 73 victimes du père Preynat, sachant qu’il y en a beaucoup plus. Je me dis souvent que j’ai de la chance, car certaines d’entre elles sont vraiment très abîmées. J’ai plus de peine pour elles que mon cas personnel. On veut faire avancer les choses, que ce combat serve aux autres, même s’il y a un délai de prescription.

En 2011, j’avais été reçu par l’évêque auxiliaire du cardinal Barbarin, qui m’avait affirmé que Preynat n’était plus au contact d’enfants, qu’ils l’avaient à l’œil. Ce mensonge passe très difficilement. En réalité, jusqu’en septembre 2015, le père Preynat était en contact avec des enfants. 

Pour nous, l’Église doit se mettre face à ses responsabilités, et décider si le père Preynat doit encore porter l’habit ou être protégé. La sanction suprême serait qu’il perde son statut de prêtre. Il est diagnostiqué comme pervers narcissique, et a une très haute opinion de lui-même. Il a usé et abusé de son statut de prêtre durant 50 ans, le pire pour lui serait donc de le perdre".

Propos recueillis par Alexandra Milhat