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Le pire, ce n'est pas si Marine Le Pen l'emporte. Le pire, c'est ce qui arrivera après cette élection

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- - éditions Les Arènes

En 2015, François Durpaire, historien et professeur à l'université de Cergy-Pontoise, avait imaginé la victoire de Marine Le Pen à l'élection présidentielle dans la bande dessinée La Présidente (éditions Les Arènes), co-écrite avec Farid Boudjellal. Un scénario tout à fait possible aujourd'hui, assure-t-il sur RMC.fr.

François Durpaire, historien et professeur à l'université de Cergy-Pontoise, co-auteur de La Présidente (éditions Les Arènes):

"Pour le vote de ce dimanche 7 mai, on a une idée assez précise de ce qu'on appelle 'le vote caché'. Or ce vote caché n'existe pratiquement plus pour l'extrême droite: on connaît les électeurs lepénistes, cela fait des années qu'on les suit. En revanche, on ne connaît pas ce que j'appelle le 'report caché'. On ne sait pas exactement le nombre de mélenchonistes et de fillonistes qui vont s'abstenir, voter blanc, Macron ou Le Pen. C'est encore incertain, c'est pour cela que je parle de 'report caché'. C'est pour cela qu'il faut bien observer les signaux sous le radar. Ce que j'avais fait au moment d'écrire la BD il y a deux ans.

J'avais imaginé que le 7 mai 2017 Marine Le Pen se retrouverait au second tour de l'élection présidentielle face à François Hollande et serait élue à 50,5% des suffrages exprimés. Certes ce n'est pas François Hollande mais c'est tout comme… En effet, si, dans la réalité, Marine Le Pen gagnait, ce n'est pas parce qu'elle aura fait de Macron le candidat des banques. Les Français ne découvrent pas qu'il a été banquier. Ce n'est pas parce qu'elle aura fait de lui le candidat de la mondialisation. Mais, c'est parce qu'elle aura remis sur le tapis, comme c'est le cas depuis quelques jours, le fait que Macron soit 'le fils de Hollande', qu'elle rejouera le match 'entrant' contre 'sortant'.

"Ce second tour est beaucoup plus incertain qu'on ne le pense"

Ce match est ce qui a fait d'Emmanuel Macron le favori pendant très longtemps. En effet, il est considéré comme un 'entrant' en raison de son mouvement neuf. Pendant le débat télévisé de ce mercredi soir, Marine Le Pen va donc certainement essayer de le tirer vers le bas en disant qu'il est le candidat de Hollande et même, désormais, de deux derniers présidents puisqu'il est soutenu par Sarkozy et Hollande. Si, lors du débat, Macron parvient à persuader les Français qu'il n'est pas le candidat ministre de Hollande mais celui qui a quitté le gouvernement Hollande, celui qui a rompu, il a de très fortes chances de l'emporter.

En revanche, si, en dépit de son âge, de la jeunesse de son mouvement, de la rupture qu'il incarne, il est perçu comme le candidat de la continuité, il y a une très grosse menace sur son élection. Ce second tour est donc beaucoup plus incertain qu'on ne le pense.

Et si ça passe ric-rac ce coup-ci, il faudra que les partis considèrent que pour éviter que l'extrême droite n'accède au pouvoir il faut l'éliminer dès le premier tour. Depuis des années, les politiques jouent avec le feu en se disant qu'affronter Marine Le Pen au second tour assurera leur victoire. On voit bien que ce n'est pas, ou plus, le cas.

"Un risque d'un 21 avril 2002 à l'envers"

De même, on ne sait pas quel va être le niveau d'abstention au second tour. Il n'est pas impossible que nous assistions à une sorte de 21 avril 2002 à l'envers. C’est-à-dire qu'il y ait une forte mobilisation au premier tour et une démobilisation au second. Je rappelle que pour que Trump gagne il aura fallu que 130 millions se déplacent et non pas les 135 millions attendus. Et pour ce dimanche, on prévoit plus d'abstention que pour le premier tour. Mais jusqu'à quel point?

Si le vainqueur ne se joue pas à 18 millions de suffrages mais seulement à 14 millions, le risque de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir est grand. Je rappelle qu'elle a recueilli près de 8 millions de suffrages au premier tour, que le report de Nicolas Dupont-Aignan est assez correct (près de 1,7 million de voix, NDLR). Cela veut donc dire qu'il faudrait qu'elle aille chercher quatre millions de voix chez les fillonistes et quelques mélenchonistes. Est-ce vraiment impossible? Non.

"On voit plutôt une résignation républicaine qu'un sursaut républicain"

Depuis 2011, à chaque scrutin le FN gagne en nombre de voix, en enracinement et à chaque fois le discours est de dire que cela aurait pu être pire, qu'il ne faut pas crier au loup. Marine Le Pen est donc dans la position d'outsider jusqu'à ce qu'elle gagne un jour. Ce n'est pas faire son jeu de dire que ce parti est le seul qui progresse depuis qu'elle en a pris la présidence. Et, le problème est que l'on voit plutôt une résignation républicaine qu'un sursaut républicain parce que beaucoup de personnes ne croient plus en leurs institutions, en ce système.

Le pire de ce que je décris dans ma BD ce n'est pas le 7 mai en lui-même, c'est ce qui arrivera après l'élection de Marine Le Pen. En effet, si c'est le cas, ce ne sera pas comme aux Etats-Unis où Donald Trump doit composer avec les institutions américaines qui permettent de bloquer la tyrannie possible d'un homme. Les institutions françaises, elles, sont au service du monarque républicain. Et avec l'état d'urgence entre les mains… Si elle gagne, le problème n'est donc pas dimanche soir mais lundi matin."

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- © éditions Les Arènes
Propos recueillis par Maxime Ricard