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Programmes de déradicalisation en prison: "Ce n'est pas du lavage de cerveau"

La sociologue Ouissa Kies, qui travaille depuis un an à la prise en charge des personnes radicalisées en prison, était l'invitée ce lundi de Jean-Jacques Bourdin. Elle nous explique en quoi va consister le programme de déradicalisation mis en place à partir de ce lundi dans deux prisons françaises.

C'est une première en France. Des programmes de "déradicalisation" sont mis en place à partir de ce lundi 25 janvier dans deux quartiers des prisons d’Osny (Val-d’Oise) et de Lille-Annœullin (Nord). Depuis octobre 2014, une expérimentation est déjà menée dans la prison de Fresnes où les détenus les plus radicaux (une vingtaine) sont placés dans une "unité dédiée". Il s'agit de les regrouper pour éviter qu'ils influencent le reste de la détention. Si la mise à l'écart des détenus radicaux est déjà expérimenté à la prison de Fresnes La nouveauté cette fois, c’est qu’en plus d’être mis à l’écart, les détenus seront pris en charge avec un programme spécifique.

Une fois séparés des autres détenus et placés en cellules individuelles, ces prévenus ou condamnés dans des dossiers de terrorisme seront pris en charge pendant plusieurs mois (3 à 6 mois, selon l’administration pénitentiaire), par une centaine de personnels pénitentiaires (surveillants, psychologues, éducateurs spécialisés…) spécialement formés.

"Recréer du lien avec les institutions et la citoyenneté"

Mais il ne s'agira en aucun cas d'un lavage de cerveau prévient ce lundi sur RMC Ouisa Kies, sociologue, qui travaille depuis un an pour le compte du ministère de la justice à la prise en charge des personnes radicalisées en prison.

"La déradicalisation ne vise pas à leur faire changer leur vision du monde, mais plutôt qu'ils trouvent une autre voie que la violence pour l'imposer".

Déradicaliser, "c'est d'abord recréer du lien avec les institutions et la citoyenneté, car ce sont des personnes qui ne se sont pas engagés tant au niveau politique qu'au niveau du militantisme associatif".

"Interviendront les conseillers d'insertion et d'approbation mais surtout des éducateurs spécialisés qui ont été recrutés ces derniers mois et ça c'est une bonne nouvelle pour l'administration pénitentiaire. Il y aura aussi des surveillants et certainement aussi des personnes issus de la société civile. Tous sont volontaires pour participer".

"La France a pris du retard"

Au programme, sept jours sur sept : des entretiens individuels, des enseignements, des groupes de parole, des activités… Le programme de déradicalisation s'appuie sur l'expérience menée à la maison d'arrêt d'Osny (Val d'Oise) de janvier 2015 à novembre.

La France, qui a pris "du retard" dans ce domaine, prend notamment exemple sur l'Allemagne, "qui a mis en place depuis 4 ou 5 ans de tels programmes de déradicalisation qui durent là-bas 10 mois". explique Ouisa Kies.

"Concentrer les mêmes profils et visions du monde, c'est un danger"

Si la prison est montrée du doigt pour sa responsabilité dans la radicalisation islamiste, Ouisa Kies tient à rappeler que si "la prison est un accélérateur" d'endoctrinement, "plus de 86% des personnes condamnées ou en mandat de dépôt pour terrorisme se sont radicalisés en dehors des prisons".

Pour la sociologue, "en prison il faut travailler sur les parcours de violences. C'est toute la différence avec le processus de radicalisation qui a lieu à l'extérieur. Ceux qui sortent de prison et peuvent passer à l'acte – on l'a vu avec l'affaire Merah et un des frères Kouachi -, souvent connu des parcours de violences subies et sont eux-mêmes devenus auteurs de violences. Donc c'est une intériorisation de la violence qui est plus ancienne. On travaille beaucoup sur les parcours, donc ça demande du temps".

C'est pourquoi Ouisa Kies refuse de s'avancer sur les résultats de ces déradicalisations. "Aujourd'hui je ne peux pas vous dire si ces unités fonctionnent", explique-t-elle, craignant que ces groupes de détenus, regroupés au sein des prisons, "renforcent leur idéologie". "Concentrer les mêmes profils et visions du monde, c'est un danger".

Philippe Gril avec JJ. Bourdin